Dossier : science et démocratie

Recherche en danger

lundi 2 février 2009, par Cécile Sabourin

Au Québec, la recherche universitaire est généralement considérée comme un service public. Pourtant, les politiques gouvernementales manœuvrent depuis quelques années de manière à dénaturer ses finalités. Les gouvernements canadien et québécois ont pris des décisions cruciales pour les universités sans débats démocratiques et en l’absence d’une juste appréciation des conséquences sur le système universitaire et sur la société.

À l’instar des professeurs d’université, plusieurs organisations non gouvernementales s’inquiètent des conséquences sur les objets de recherche et sur l’accès libre aux connaissances.

Depuis le début des années 2000, d’importantes modifications ont été apportées aux politiques publiques en matière de recherche, et ce, tout juste après que les universités aient été soumises à une période d’appauvrissement résultant de la lutte aux déficits et des coupures dans les transferts fédéraux pour l’enseignement supérieur. Sous-financées, elles ont été incapables de résister aux exigences associées à l’octroi de nouveaux fonds. Parmi ces exigences, il faut noter l’incitation à recourir au secteur privé et à établir des partenariats. Le secteur privé a flairé la bonne affaire et s’attend désormais à des retombées sous forme d’innovations commercialisables.

Conception productiviste de la recherche et effets pervers

Renonçant à rétablir les transferts fédéraux et mettant en application la conception instrumentale du savoir proposée par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), le gouvernement canadien choisit d’attribuer aux universités des sommes substantielles aux fins de recherche en les rattachant à ses priorités économiques et politiques, notamment des objectifs de sécurité récemment redéfinis. Le gouvernement québécois lui emboîte le pas et place l’innovation au centre de ses politiques dans tous les domaines de recherche.

Les ministères à vocation économique, désormais responsables de la recherche, mettent en place les conditions pour faire des universités les vecteurs du développement économique et politique, dénaturant ainsi la conception du savoir. En parallèle, les universités implantent les mécanismes de la nouvelle gestion publique comme s’y emploient les gouvernements québécois et canadiens. Ces changements affectent toute l’institution universitaire et sa contribution essentielle et spécifique au développement global de la société.

Les professeurs doivent désormais composer avec une conception productiviste et utilitariste de la recherche universitaire : viser les cibles et répondre aux exigences pour décrocher des fonds dans un contexte de plus en plus compétitif ; devenir entrepreneurs et gestionnaires d’équipes ; développer des partenariats universités-entreprises ; se greffer à de grands réseaux, internationaux de préférence.

Dans les domaines les plus propices aux retombées commerciales - santé, médecine, ingénierie - les professeurs sont incités à adopter une logique qui les éloigne de celle de la recherche publique et de l’université : limites à la divulgation des résultats, obtention de brevets, cession de licences, création d’entreprises dérivées, transferts des résultats de la recherche vers des entreprises qui sont en mesure de les commercialiser. Sont ainsi privilégiés des processus propres au secteur privé tel le secret et divulgation, le marketing de l’image, la gestion bureaucratique du processus de recherche. Les programmes de recherche sont découpés et le financement accordé en fonction de la rentabilité et des retombées « promises  » à chacune des étapes. Cela explique toute la publicité qui entoure des « découvertes » dont on dit peu de choses et dont on mentionne invariablement qu’elles ne se traduiront pas en produits - vaccin, médicament, traitement ou autre - avant de nombreuses années, parfois 20 ans ou même plus. Cette diffusion stratégique des résultats de recherche permet ainsi de consolider les dossiers de chercheurs en quête de financement pour continuer leurs travaux.

Les étudiants sont d’ailleurs de plus en plus associés à des travaux orientés en fonction des budgets disponibles plutôt que sur la base de leurs propres intérêts de recherche. Leur apprentissage est même confondu avec le travail salarié.

En somme, la recherche universitaire est soumise à un rythme de production incompatible avec les valeurs communément reconnues dans le milieu universitaire.

Appauvrissement collectif

Les fonds dédiés à la recherche ont crû de manière importante au Québec. Cependant, leur répartition entre les disciplines devient de plus en plus inégale. En dépit du nombre de chercheurs en sciences humaines et sociales, celles-ci demeurent les parents pauvres du système.

Les projets portant sur des problèmes concrets de société - par exemple la pauvreté, l’itinérance, le gaspillage environnemental, l’exclusion sociale - dont les solutions ne débouchent généralement pas sur des retombées commerciales, mais plutôt sur des transformations substantielles du système socioéconomique, ne figurent généralement pas au nombre des priorités du financement public. Dans ces domaines, les fonds sont souvent octroyés sur la base d’appels d’offres qui circonscrivent les objets de recherche ou même imposent des cadres très précis, laissant peu de place à l’exploration libre et à la créativité.

La recherche fondamentale, la recherche libre et la recherche individuelle sans but précis deviennent difficiles à entreprendre, faute de soutien et de reconnaissance. Les conditions nécessaires à l’élaboration de nouvelles connaissances dont on ne connaîtra les applications que beaucoup plus tard, comme ce fut le cas pour de nombreux produits désormais d’usage courant, disparaissent. Les conditions qui sont essentielles à la préservation de la liberté universitaire s’en trouvent compromises. La société québécoise dans son ensemble en est appauvrie et elle le sera encore davantage si cette tendance se poursuit.

Le public peu consulté

Les universités sont au Québec le principal lieu où s’effectue la recherche publique, celle qui doit répondre aux attentes légitimes de l’ensemble de la population qui en assume la majorité des coûts. Par ses représentants et par ses interventions à différentes instances de la société civile, la population exige d’assumer ses responsabilités de contribuer aux débats qui entourent les orientations de la recherche publique.

Or les instances gouvernementales et paragouvernementales consultent peu, et de manière très sélective, avant de prendre les décisions qui orientent l’attribution des fonds publics pour la recherche. Non seulement cela résulte en une prédominance des objectifs économiques et commerciaux au détriment des finalités sociales, culturelles, environnementales et citoyennes, mais cela met en péril l’autonomie des universités et la liberté de recherche, bases essentielles du développement du savoir, de l’intégrité intellectuelle et de la fonction critique des universitaires. En l’absence de conditions permettant pour les chercheurs l’expression libre d’analyses éclairées, la société perd la garantie que le travail universitaire est effectué en l’absence de pressions économiques et politiques indues.

S’il est souhaitable que les recherches universitaires produisent des retombées concrètes, commerciales ou non, il n’est nullement acceptable que cette finalité oriente la recherche universitaire. Les gouvernements portent la responsabilité et les universités assument le défi de garantir les conditions qui permettent la conduite de recherches à l’abri de tout détournement au profit d’un secteur particulier de la société québécoise.


L’auteure est présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU).

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