Qui sème le vent...

jeudi 9 février 2006, par Pierre BEAUDET

Le Liban, la Palestine, l’Afghanistan sont en flammes dans le sillon des caricatures publiées en Europe et perçues par beaucoup de monde comme des insultes contre l’islam. Certains commentateurs interprètent cela comme une autre preuve à l’effet que le « monde arabo-musulman » est condamné à l’obscurantisme religieux et refuse d’accepter les « valeurs occidentales » comme la liberté de la presse. En réalité, cette explosion est plus complexe qu’elle ne paraît.

Au tournant des années 1990, le politicologue américain Samuel Huntingdon avait produit un ouvrage provocateur, « The clash of civilizations », dans lequel il proposait une nouvelle lecture du monde. Les prochaines guerres allaient venir selon lui d’une irréductible différence entre la « civilisation occidentale » et celle d’autres régions du monde comme le « monde arabo-musulman » ou la Chine. Les pays occidentaux devaient donc se préparer et même s’armer devant cette confrontation à venir, programmée si on peut dire par le fait que nos « valeurs » étaient incompatibles avec les leurs. Le pamphlet assez faible sur le plan historique et scientifique serait sans doute passé inaperçu si Huntingdon n’était pas celui qui avait conseillé le Pentagone et le Président des États-Unis à l’époque de la guerre froide. Sa doctrine a par la suite pénétré dans les courants néoconservateurs qui avant même l’arrivée au pouvoir de George W. Bush préconisaient un « réarmement » moral et militaire des Etats-Unis pour assurer leur suprématie sur le monde, notamment sur des régions stratégiques comme le Moyen-Orient et l’Asie centrale, non seulement pour garantir l’approvisionnement des ressources pétrolières, mais aussi pour empêcher des puissances émergentes ou rivales (l’Union européenne, la Russie, la Chine) d’accroître leur influence. On peut donc comprendre que les évènements du 11 septembre furent considérées par Bush et ses adjoints comme une « opportunité » (le Président avait laissé échapper ce mot) pour procéder à un déploiement militaire sans précédent dans cette région du monde.

La guerre sans fin

Présentement, les Etats-Unis occupent l’Irak et une partie de l’Afghanistan. Ils ont des bases militaires ou des forces spéciales dans plusieurs autres pays d’Asie orientale et centrale et dans la Péninsule arabique, en sus de leur immense base à Diego Garcia et de leurs forces navales qui sillonnent la Méditerrané et l’Océan Indien. Depuis quelques années, ils s’installent également en Afrique, comme à Djibouti où ils se sont substitués à la présence française. Tout cela fait partie du vaste dispositif découlant de la stratégie en question et qui débouche sur une augmentation extraordinaire des budgets militaires, qui dépassent cette année les $500 milliards de dollars, soit plus que l’ensemble des budgets militaires de tous les autres pays dans le monde. Pour le moment, tout est justifié à Washington pour gagner la guerre contre le « terrorisme », une « guerre sans fin » selon le secrétaire d’état à la défense, Donald Rumsfeld. En réalité, et ce sont les généraux du Pentagone qui le disent, l’arsenal et le déploiement des troupes actuel ont peu à voir avec la chasse à Ben Laden qui s’amuse dans ses repaires afghans et pakistanais. À court terme, les objectifs sont de sécuriser la domination américaine sur l’Irak, ce qui aurait des effets d’entraînement sur toute la région et mettraient hors circuit, du moins pour une période, les velléités d’autonomie régionales et les aspirations européennes, russes et chinoises. Parallèlement, les Etats-Unis veulent une fois pour toutes mâter la rébellion palestinienne quitte à « donner » aux Palestiniens une partie des territoires occupés comme Sharon l’avait proposé, ce qui consoliderait Israël comme puissance militaire dans la région. Indirectement, cela briserait la fronde d’autres pays comme la Syrie et éventuellement, isolerait l’Iran qui reste la « principale cible », selon les stratèges américains. Bien sûr, la résistance des peuples en question est présentée comme « sauvage », « barbare », « anti-démocratique ».

La « croisade » contre l’islam

Lors de l’invasion de l’Irak, Bush s’était également échappé en appelant les Américains à soutenir une « croisade » contre les « forces du mal ». L’image n’était pas passée inaperçue au Moyen-Orient où le souvenir des croisades d’il y a 1000 ans, enseigné à tous les jeunes, reste vif. À l’époque, les Européens avaient envoyé dans la région une armée d’invasion qui a occupé, pillé et tué pendant plus de 100 ans, jusqu’à temps qu’elle soit boutée dehors par les armées arabes coalisées par Salah Ed Din. Cette histoire ancienne fait partie du patrimoine de la région et presque tout le monde sait ce que veut dire le mot « croisade ». Même si Bush a retiré l’expression un peu plus tard, ce glissement sémantique était révélateur. Pour les néoconservateurs et une partie importante de l’intelligentsia états-unienne et occidentale, l’islam fait partie d’une réalité à transformer, pour ne pas dire conquérir. La composante religieuse de ces néoconservateurs dont les églises évangéliques états-uniennes est plus honnête. Pour eux, Mahomet est un usurpateur et un infidèle et la chrétienté doit triompher. N’importe qui sillonne l’Internet peut lire cela. Il va sans dire que les courants politiques se réclamant de l’islam politique (les intégristes) utilisent abondamment cette littérature et sont en mesure d’enflammer les esprits. Après tout, les « croisés » sont sur place, en train de piller l’Irak, ce n’est pas seulement les fantasmes de Pat Robertson !

Des réactions qui doivent être contextualisées

L’islam politique pendant longtemps a été appuyé par les Etats-Unis et Israël dans une logique perverse dont le but était d’affaiblir la gauche et les mouvements nationalistes au Moyen-Orient et ailleurs. Plus tard, le monstre s’est autonomisé comme dans la fable de Frankenstein encore que, les liens actuels entre Washington et les intégristes sont probablement plus forts qu’on ne le pense. On remarque d’ailleurs que Washington devant la crise des caricatures actuelle cherche à se distancier de l’Europe en se disant choqué des « insultes contre la religion ». En fait, Washington souffle le chaud et le froid en même temps, ce qui reflète un peu le désarroi qui traverse l’administration américaine devant les écueils de sa politique dans la région. Il n’est donc pas surprenant de voir les populations libanaises, syriennes, palestiniennes, pakistanaises, afghanes s’insurger contre ce qui leur semble une autre insulte à leur identité et leur tradition. Il ne s’agit pas de défendre les mollahs réactionnaires qui proposent eux aussi leur propre croisade (Jihad). Mais que serait la réaction d’autres peuples si on ridiculisait les symboles qui sont au centre de leur image d’eux-mêmes ? On peut comprendre l’explosion des Israéliens quand on nie l’holocauste. On ne badine pas avec les croyants latino-Américains sur l’importance de la Vierge Marie dans leur imaginaire syncrétiste. Et bien des fondamentalistes chrétiens ne seraient pas amusés de voir les journaux dans des pays musulmans présenter Jésus-Christ comme un efféminé gai. Alors soyons réalistes. Nous devons comprendre l’indignation en cours non seulement comme une réaction épidermique à ce qui est considéré comme une insulte à bien des gens, mais aussi comme un symptôme d’une réalité plus complexe où une partie du monde, avec le présent gouvernement américain à leur tête cherche à diminuer et contrôler une autre partie du monde pour des motifs stratégiques et économiques.

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