Qui cueillent vos fraises ?

mardi 27 septembre 2005, par Roberto NIETO

Non loin de Montréal, à 30 minutes à peine vers le nord, près de Sainte-Anne-des-Plaines, une centaine de travailleuses agricoles étrangères viennent chaque année faire la cueillette des fraises. Ces femmes constituent une main-d’œuvre servile, assidue et à moindre coût. Elles sont surtout mexicaines, mais l’on retrouve maintenant de plus en plus de Guatémaltèques parmi elles. Celles-ci seraient soi-disant moins « rebelles » que leurs collègues.

Les travailleuses saisonnières, qui triment dans les champs du Québec pendant la saison chaude, résident le temps de leur séjour à même leur lieu de travail, sur la ferme. Elles peuvent ainsi être constamment « surveillées ». Les contremaîtres ne sont jamais loin et ce sont eux qui les accompagnent dans leurs déplacements. Que ce soit au champ, au supermarché ou à la banque. Les entrées et sorties sont suivies de près et les moments de liberté plutôt rares. Comme de nombreux autres travailleurs agricoles, ces dernières se voient souvent confisquer leurs passeports et leurs autres pièces d’identité.

Il y a donc peu de chance de les croiser ou de leur parler. Obtenir un témoignage « libre » de leur part est souvent impossible. C’est que le plus souvent, elles ne peuvent recevoir de visites.

En septembre, une équipe de la télévision de Radio-Canada s’est rendue sur l’une de ces fermes, avertissant au préalable les employeurs de leur arrivée. Ils ont interviewer ces derniers, mais n’ont pu soutirer quoi que ce soit des travailleuses. Avaient-elles été avisées de se taire ? Apparemment, les journalistes n’y ont rien trouvé à redire.

Cela dit, une fois de retour au Guate-mala ou au Mexique, il n’est pas rare de les entendre parler de « conditions d’esclavage moderne », de pressions constantes, de maladies non traitées, de peur, de stress et de déductions injustes sur leurs chèques de paie.

Enquêtes inachevées...

La confiscation de papiers d’identité, l’enfermement et la contrainte psychologique sont des caractéristiques propres au travail forcé, selon un récent rapport du Bureau international du travail. Mais aucune autorité canadienne n’a encore déposé de rapport d’enquête sur la situation de ces femmes ou des autres travailleurs agricoles migrants qui viennent au pays chaque année. Soit plus de 20 000.

En France, où le phénomène existe aussi, deux inspecteurs français ont été tués lors d’une enquête menée dans une ferme de Dordogne en septembre 2004. Le gouvernement français ne s’en est pas autrement ému. Une enquête sur la situation des travailleurs agricoles saisonniers étrangers, mise sur pied il a quatre ans, avait constaté des faits si accablants pour la profession agricole qu’elle a fini par être censurée par le gouvernement. Il est possible de présumer que des constats semblables se feraient si l’on enquêtait sur la situation des travailleurs saisonniers migrants au Québec et au Canada.

Situation légale au Canada

Au Canada, la situation légale des ouvriers agricoles étrangers, qui arrivent ici avec des permis de travail temporaires, est loin d’être évidente. Le contrat de travail implique que l’employeur à de nombreuses obligations, qui dépassent de loin celle d’un employeur traditionnel. Ces derniers doivent, par exemple, loger les travailleurs, assurer leur accompagnement chez un médecin et le transport hebdomadaire pour effectuer des achats. Ce qui leur donne une certaine emprise sur tous les mouvements de leurs employés, dont quelques-uns peuvent être tentés d’abuser. Les migrants signent habituellement leur contrat juste avant d’embarquer dans l’avion. La plupart du temps, ils n’en connaissent pas le contenu.

Souvent mal informés sur les conditions de travail prévalant dans les fermes canadiennes, de nombreux travailleurs retournent prématurément chez eux. Épuisés, déprimés ou malades. Ils sont alors en situation de rupture de contrat et doivent par conséquent payer de 650 à 1200 dollars en frais supplémentaires. C’est toujours le patron qui congédie et force au rapatriement. Les motifs invoqués par ceux-ci peuvent aller de « abus d’alcool » à « leader », en passant par « trop lent ». Toutes les raisons sont bonnes... Et à toute fin pratique il n’existe à peu près aucun recours légal pour les employés en cas de départ forcé.

Dans la plupart des fermes québécoises, les travailleurs n’osent généralement pas s’opposer aux patrons. Toute contestation, aussi légitime soit-elle, pourrait donner lieu à un renvoi, le retour au bercail et l’exclusion à tout jamais du Programme des travailleurs agricoles saisonniers. Pour ces raisons, ces travailleurs vivent ici dans l’ombre, l’isolement et la peur constante.


L’auteur est coordonateur du Centre d’appui pour les travailleurs agricoles migrants

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