Questions et réponses sur la crise au Darfour

mardi 9 novembre 2004, par Mahmood MAMDANI

Qui est responsable de la crise au Darfour ?

Les États-Unis affirment que c’est un génocide et pointent du doigt le gouvernement soudanais. L’Union européenne et l’Union africaine prétendent que ce n’est pas le cas. Derrière cette bataille de mots, il y a cependant des enjeux politiques, à la fois internationaux et nationaux. Les États-Unis voudraient bien que s’ouvrent en Afrique de nouveaux « fronts » dans leur guerre contre le « terrorisme international » et le Soudan pourrait être un de ces champs de bataille. Mais le conflit au Darfour est également national. Il est lié à un autre conflit, beaucoup plus ancien, entre les régions du sud du Soudan et le gouvernement central de Khartoum. Récemment, il y a eu l’accord de Naivasha entre la rébellion sudiste, menée par le SPLA, et Khartoum, et qui doit ramener la paix dans un pays ravagé par près de trente années de guerre civile. Le problème est que, d’un côté comme de l’autre, il y a des factions qui refusent Naivasha et qui veulent continuer la guerre. Certains ont trouvé que c’était plus commode de déplacer la guerre du sud vers l’ouest, dans le Darfour, pour en fin de compte saboter le processus de paix.

Qui combat le gouvernement dans le Darfour ?

Il y a deux principaux groupes qui combattent le gouvernement, le JEM (Mouvement pour la justice et l’égalité) et le SLA. Le JEM est le plus important et est lié aux islamistes d’Hassan Turabi qui sont maintenant dans l’opposition à Khartoum. Le SLA est appuyé par le SPLA qui avait déjà tenté au début des années 1990 de s’implanter dans le Darfour pour prendre les forces gouvernementales à revers.

Comment expliquer que des islamistes sont alliés à des rebelles dans le Darfour ?

Hassan Turabi et son Front national islamique se sont alliés aux militaires pour organiser le coup d’état de 1989. Mais depuis quelques années, les militaires et le Président Beshir ont voulu marginaliser Turabi qui a été mis en détention puis partiellement libéré. L’alliance entre militaires et islamistes est donc fragilisée et Turabi veut affaiblir le gouvernement. Il s’est donc mis à l’œuvre dans le Darfour, en misant sur le déclin du grand parti qui contrôle cette région traditionnellement, le Parti Oumma dirigé par Sadiq al-Mahdi. Il faut se souvenir que le Darfour est une région rebelle, et que le grand père de Sadik, le Mahdi, avait vaincu les Britanniques au début du siècle. Aujourd’hui, le JEM et son parrain islamique mettent en place un mouvement multiethnique, une sorte d’« Islam africain » militant et revendicatif.

Qu’en est-il du SLA ?

Le SLA est lié au SPLA, qui avait tenté d’étendre sa lutte armée dans le Darfour dès le début des années 1990, mais cela n’avait pas fonctionné. Le leadership de ce mouvement a en fait été décapité lors de durs affrontements avec l’armée gouvernementale. Les dirigeants actuels du SLA sont donc jeunes et sans beaucoup d’expérience. La phase actuelle du conflit a débuté lorsque le SLA a attaqué l’aéroport de El Fashir en avril 2003, lors d’un assaut de grande envergure et plus important que plusieurs affrontements dans le sud du pays.

Quel est le rôle du gouvernement soudanais ?

Le gouvernement du Soudan est présentement divisé, entre ceux qui veulent continuer dans la voie du processus de paix, et ceux qui pensent qu’on a trop concédé lors des pourparlers de Naivasha. Cette opposition à la paix est liée aux appareils de sécurité à Khartoum. Ils veulent saboter Naivasha en délocalisant le conflit au Darfour et pour ce faire, ils ont équipé diverses milices du Darfour, dont les fameux Janjawid et à qui ils ont confié la tâche de lutter contre les rébellions. D’où la spirale de violences actuelles. Dans ce sens, on peut affirmer très clairement que le gouvernement soudanais porte une très large part de responsabilités dans la crise actuelle. Mais attention ! Les Janjawid ne sont pas un mouvement centralisé, mais une galaxie de milices locales. Elles sont appuyées et armées par les faucons du gouvernement soudanais, mais ceux-ci ne les contrôlent pas totalement. Au bout de la ligne, ceux qui mettent le feu aux poudres doivent assumer leurs responsabilités, ce qui ne veut pas dire qu’il est facile par la suite d’éteindre le feu.

Pourquoi les médias décrivent-ils la crise comme une confrontation entre « Arabes » et « Africains » ?

Les médias associent les atrocités aux Janjawid, qu’ils présentent une « menace arabe », en guerre contre des « Africains ». En réalité, cette lecture de la situation est une grave simplification. Toutes les parties impliquées dans le conflit du Darfour, qu’elles soient qualifiées d’« africaines » ou d’« arabes » sont autochtones et noires. Toutes sont également musulmanes et locales. Même si les grands médias occidentaux et certaines ONG ont tendance à « racialiser » les représentations, il faut distinguer les identités complexes qui sont en jeu. Au sens ethnique, les Arabes sont très peu nombreux dans le Darfour, et même au Soudan en général. Au sens culturel du terme, les Arabes sont ceux qui parlent arabe à la maison et ont un style de vie nomadique. Plusieurs des communautés qui vivent au Darfour aujourd’hui sont dans ce sens « devenues » arabes. Sur un plan culturel, on peut être arabe et africain : un Africain peut employer l’arabe comme langue principale, comme cela est le cas pour la majorité des habitants du Darfour. Si on tient absolument à parler en termes raciaux, on devrait dire que la population du Darfour est partiellement arabisée, mais elle n’est pas arabe. Mais il y a aussi la définition politique du mot arabe. Le groupe dominant à Khartoum défend une identité politique qualifiée d’arabe, et qui se présente comme l’identité du pouvoir et de la nation soudanaise. Comme entité politique, cette notion d’arabe est relativement nouvelle dans le Darfour.

Comment distinguer Islam et islamisme ?

Sous l’égide d’Hassan Turabi, le Darfour est devenu politiquement « islamiste » plutôt que musulman (la population du Darfour était depuis longtemps très majoritairement musulmane). Mais comme le mot arabe, l’Islam a aussi plusieurs connotations, en tant qu’identité religieuse, culturelle et politique. Historiquement, l’Islam au Soudan a une identité politique et est associé aux partis politiques liés aux grandes confréries soufies, dont le Parti Oumma (les Ansar) et le DUP (les Khatmaiyya). Hassan Turabi en tant qu’islamiste a un autre projet, militant, urbain et internationaliste, et qui fonctionne comme une « avant-garde » organisée d’une manière quasi-militaire.

Quelle est la solution ?

La priorité doit être la complétion du processus de paix de Naivasha qui doit déboucher sur un changement du gouvernement à Khartoum. En deuxième lieu, des efforts doivent être consentis pour neutraliser les milices et stabiliser les communautés du Darfour à travers des initiatives locales. Cela pourrait prendre la forme d’une grande conférence civile de toutes les communautés, tant celles qui s’identifient comme « arabes » que celles qui s’identifient comme « africaines ». Cela pourrait se faire avec la protection et la supervision d’une force de police interafricaine. Enfin, il faut consolider le processus de Naivasha en y incluant ceux qui en étaient jusqu’à date exclus.

Les sanctions proposées contre le gouvernement soudanais peuvent-elles avoir un impact positif ?

Selon l’ONU, de 30 à 50 000 personnes ont été tuées dans le Darfour. Entre-temps au Congo, on parle de 4 millions de victimes. Dans la région de l’Acholinand au nord de l’Ouganda, 80% de la population meurt à petit feu dans des camps de détention du gouvernement. Mais personne ne parle de sanctions dans ces cas. Est-ce parce que les gouvernements de l’Ouganda et du Rwanda sont des alliées des États-Unis ? Le cas de l’Irak est encore plus pathétique. Sous le régime de sanctions imposé par les États-Unis et cautionné par l’ONU dans les années 1990, plus de 300 000 enfants de moins de cinq ans sont morts, selon une étude de l’UNICEF. Les sanctions nourrissent une culture de terreur et de punition collective. Nous devons donc être contre ces « solutions » et également contre l’intervention militaire, que cela soit directement sous l’égide des États-Unis ou par des « relais », qu’elle se cache sous le masque de l’humanitarisme ou autrement. L’intervention militaire comme les sanctions sont indésirables et inefficaces.


Mamdani est le directeur de l’Institut des études africaines de l’Université de Columbia à New-York.

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