Point de vue

Question de principe ou de... condos ?

Le démantèlement du parc du mont Orford

jeudi 2 novembre 2006, par Jean-François Gagnon

Le 5 septembre dernier, la MRC de Memphrémagog adoptait, lors d’un vote divisé, les grandes lignes d’un projet récréotouristique pour le mont Orford. Les maires n’étaient pas peu fiers de mentionner que le « nouveau » projet permettrait le maintien de la montagne dans le domaine public et limiterait le développement immobilier à des proportions bien modestes comparativement à la Station Mont-Tremblant inc.

Malgré le discours du préfet qui se voulait rassurant, une impression de déjà vu s’empara de l’auditoire. Que de similitudes avec le projet présenté au BAPE en 2005 qui pourtant avait été rejeté ! Est-il possible qu’après avoir autant décrié ce projet, la menace du gouvernement Charest de vendre carrément la montagne à des intérêts privés puisse rendre le projet plus socialement et environnementalement acceptable ?

Trahison des donateurs de 1938 et de la mission des parcs

Faut-il encore rappeler que tout le brouhaha autour du Parc national du Mont-Orford émerge de la volonté du gouvernement libéral de sortir la montagne du parc pour y construire des hôtels, des commerces, un complexe récréatif et des centaines de condos.

En 1938, lors de la création du parc suite aux généreuses donations, le gouvernement de l’époque s’était engagé à ne pas céder, en vertu de la Loi sur l’établissement du Parc national du Mont-Orford, les terrains faisant partie du parc, ni les affecter à la colonisation. Le retrait de ces terres du parc est tout simplement un affront à la confiance des donateurs de l’époque. Pire encore, un message pour le moins ambigu est envoyé aux éventuels donateurs de terres pour la conservation. Ce n’est pas seulement le parc du Mont-Orford qui sera affecté :l’ensemble du réseau des parcs et des aires protégées se trouvera discrédité.

L’article premier de la loi québécoise sur les parcs est tellement explicite sur la primauté de la « protection permanente des écosystèmes » que le gouvernement a dû recourir à une loi spéciale pour contourner sa propre loi et ainsi autoriser le démantèlement du parc. Comble de l’ignominie, les consultations parlementaires (sur invitation seulement, bien évidemment) se sont déroulées à toute vapeur et l’opposition a été bâillonnée en chambre lors de l’adoption de la loi.

Depuis le mois de juin dernier, le mont Orford, qui a donné son nom au parc et en est devenu le symbole, ne bénéficie plus de la protection de la Loi sur les parcs. D’ailleurs, la mise aux enchères va bientôt débuter.

Pourquoi ?

Pour renflouer le propriétaire de la station de ski alpin et du parcours de golf qui allègue la non-rentabilité de ses opérations. Cette non-rentabilité a été maintes fois remise en question par la Coalition SOS Parc Orford. D’ailleurs, le propriétaire refuse toujours de rendre public son bilan financier pour 2004-2005 ainsi que le montant de ses immobilisations sur la montagne. Selon les experts de la Coalition, le déficit résultant des exercices financiers antérieurs est « difficilement justifiable et révèle une gestion qui s’écarte énormément des normes de l’industrie du ski au Québec ».

En 2005, à la suite de consultations qui avaient suscité une participation populaire record, le BAPE avait jugé inacceptable le projet de Mont-Orford inc., l’actuel propriétaire de la station. Les commissaires reconnaissaient que l’ouverture de « nouveaux fronts de pressions anthropiques », la destruction et la fragmentation de boisées matures, la construction de bâtiments en altitude, l’éclairage des pistes et un achalandage accru étaient susceptibles de causer des impacts négatifs sur la biodiversité, les paysages naturels et l’intégrité écologique du parc.

À ce moment, Mont-Orford inc. désirait construire un millier d’unités d’hébergement avec commerces, boutiques et centre aquatique sur une superficie de 116 ha située au pied et à flanc de montagne (400 mètres maximum d’élévation). La nouvelle mouture du projet propose également commerces, boutiques et complexe de récréation, mais limite le développement immobilier à 750 unités (un mélange de condos locatifs, d’hôtels et de résidences privées) sur une superficie de 80 ha également située au pied et à flanc de montagne (350-380 mètres maximum d’élévation). Dans les deux cas, les terrains visés par le développement comportent des boisés matures qui seraient exclus du parc et cédés au promoteur. Les similitudes entre les deux projets sont flagrantes.

Un parc régional ?

Selon la MRC, les terrains qui ne feraient pas l’objet de développement immobilier pourraient se voir accorder un statut de parc régional. Il est particulièrement dérisoire d’envisager qu’un tel statut de protection puisse freiner les prochaines phases de développement anticipées. Ce statut n’offre aucune garantie pour la conservation des écosystèmes, car il est soumis au bon vouloir des élus régionaux qui en décident le type et la durée des modalités de gestion.

Il est à prévoir que les futurs déboires financiers qui seront allégués par le propriétaire de la station de ski exigeront l’injection de capitaux neufs pour maintenir les opérations à flot. Il est probable également que les nouveaux propriétaires de résidences et de condos se rangeront du côté des tenants du développement pour exiger le maintien des activités de ski et de golf en construisant plus... de condos. Encore une fois, le financement sera envisagé à même notre patrimoine naturel collectif.

Ainsi, ce sont les dirigeants régionaux qui se retrouveront à faire face à la pression des développeurs de condos. Seront-ils en mesure d’y mettre un frein ou prendront-ils exemple sur le gouvernement Charest qui leur a servi un morceau de parc, et non le moindre, sur un plateau d’argent ?


L’auteur est directeur général de la Société pour la nature et les parcs (SNAP) et membre de la Coalition SOS Parc Orford

www.sosparcorford.org

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