Quelques éléments d’analyse de la crise haïtienne

samedi 9 avril 2005, par Pierre BEAUDET

Fragile gouvernance

Mis en place dans des conditions difficiles aux lendemains du départ précipité du Président Jean-Bernard Aristide, le gouvernement intérimaire s’est attelé à la lourde tâche de reconstruire le pays. En partant, une partie importante de la population était prête à appuyer ce gouvernement composée essentiellement de technocrates bien que pour beaucoup d’Haïtiens, le pouvoir avait été usurpé d’une manière inacceptable. Un an plus tard cependant, le capital d’appui dont disposait le gouvernement s’est passablement épuisé. Le monde des affaires est mécontent, notamment les chambres de commerce qui estiment que les nouvelles autorités n’ont pas facilité le redémarrage de l’économie. La société civile et l’opposition regroupée au sein du Groupe des 184 estiment que le nouveau gouvernement qui avait promis de mettre en place un état de droit, de mettre fin à l’arbitraire, de faire cesser les arrestations extrajudiciaires et les exactions violentes contre la population, n’a pas accompli sa tâche. Pour les opposants de la première heure au Premier Ministre intérimaire Latortue et qui s’inscrivent majoritairement dans la mouvance de Famni Lavalas (le parti de l’ex-président), les autorités actuelles sont en train d’installer un système répressif (attaques meurtrières contre des civils, arrestations et détentions sans procès, etc.). Jusqu’à un certain point, ces critiques sont endossées par diverses agences telle la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme ou Amnistie internationale.

L’influence de l’ex-Président

Le gouvernement intérimaire n’est pas le seul responsable dans la détérioration de la situation. L’ex-président continue de son exil sud-africain à déstabiliser le processus en cours. Son discours est consistant, il est le seul président légitime et il entend rentrer au pays. Il veut apparaître comme une victime d’un grand complot colonialiste et il dispose d’une base politique dans la mesure où des gouvernements se demandent jusqu’à quel point les grandes puissances comme la France et les Etats-Unis ont le droit de s’ingérer dans les affaires internes d’un pays souverain membre de l’ONU. Au-delà de ces aspects juridiques et politiques, l’ex-président continue d’avoir des appuis importants en Haïti, notamment dans les secteurs démunis où son image de « sauveur des pauvres » existe encore. Ce sont ceux-ci qui ont porté Aristide au pouvoir en 1991, qui ont continué de le défendre pendant les noires années de la dictature militaire de Raoul Cédras et qui l’ont accueilli en héros quelques années plus tard. Et en dépit de tous ses errements, l’ex-président garde une partie importante de ce capital symbolique. De plus, Aristide a d’autres moyens, notamment financiers, qui lui permettent d’entretenir des groupes semi-militarisés qui contrôlent des régions, dont les bidonvilles de la capitale (Cité-Soleil, Bel-Air, Martissant, Delmas). Il est difficile à dire si la coercition imposée par ces gangs a plus de poids qu’un attachement sincère à Aristide, néanmoins, le résultat est qu’Aristide continue d’être un acteur-clé et d’affaiblir considérablement le processus en cours.

Problèmes de sécurité

La MINUSTAH depuis sa mise en place par l’ONU au printemps 2004 s’est déployée dans les principales régions du pays sans cependant neutraliser des poches de déstabilisation. Ainsi à plusieurs reprises, des éléments armés se sont manifestés (« Opération Bagdad »). En décembre, une fusillade a éclaté aux abords du Palais présidentiel au moment de la visite du secrétaire d’État américain Colin Powell. Diverses opérations policières ont été organisées à Cité-Soleil, mais rien ne semble définitif. Entre-temps, le leadership brésilien de la MINUSTAH estime qu’il faut agir avec prudence. Plutôt que strictement la manière forte, les Brésiliens évaluent qu’il faudrait des mesures qui permettraient à la population de reprendre confiance, une opinion contestée cependant par certains secteurs du gouvernement intérimaire et de l’opposition qui voudraient voir les Brésiliens « nettoyer » la capitale des éléments armés ou liés à Lavalas. La situation se complique du fait que les groupes armés liés à Lavalas ne sont pas les seuls à représenter une menace. Des incidents armés proviennent des ex-militaires (de la FAd’H), comme la confrontation du 20 mars lorsque des soldats de la MINUSTAH ont été tués. Il n’est pas clair s’il s’agit d’incidents isolés reflétant le délabrement de la société ou d’une stratégie concertée et orchestrée par d’anciens chefs militaires. De toute évidence, des éléments criminalisés sont à l’œuvre compte tenu de l’importance des gangs liés au narcotrafic (Haïti est devenu une importante plaque tournante du narcotrafic dans la région).

Grave crise économique

Bien que des progrès aient été marqués sur le plan macro-économique (stabilisation de la gourde liée à la baisse de l’inflation, croissance des réserves en devises et du commerce extérieur), le pays demeure dans un état lamentable. Plus de 75% des Haïtiens sont sans travail et dans les zones rurales, l’agriculture de subsistance n’est pas suffisante pour nourrir la population qui vit dans un état de semi-famine permanent. Cette situation consternante ne semble pas trop émouvoir les agences financières qui comme la Banque mondiale exigent le remboursement de la dette ($55 millions en janvier), alors que la population crève de faim. Une politique douteuse d’autant plus que cette dette « odieuse » a été héritée dans une large mesure de l’ancienne dictature de Duvalier. Entre-temps, peu de ressources sont consacrées au développement social. Il n’y a pas beaucoup de projets d’urgence pour améliorer les infrastructures, employer les gens, remettre en place les écoles et les cliniques.Les bidonvilles de la capitale restent sans eau potable sinon que celle très chère provenant des revendeurs. Des milliers Haïtiens meurent ou sont malades à cause de l’eau insalubre, du manque de médicaments de base, de l’inaccessibilité des cliniques pour les mères et les enfants. Il est facile dans ce contexte de comprendre la colère des pauvres, leur sentiment d’avoir été une fois de plus floués.

Le bilan mitigé de la communauté internationale

En juillet 2004 réunis à Washington, les principaux pays donateurs avaient promis 1,8 milliard de dollars dans le contexte du Cadre de Coopération Intérimaire (CCI). Presqu’un an plus tard, le constat est unanime que très peu a été effectivement déboursé. Inertie bureaucratique, compétition entre les donateurs, problème de « capacités d’absorption » du côté haïtien, plusieurs raisons sont invoquées. Certains donateurs blâment les Haïtiens qui n’auraient pas les capacités requises, ce qui est contradictoire, compte tenu du fait que le CCI devait justement renforcer les institutions haïtiennes constamment appauvries du faite de la fuite des personnes qualifiées vers ces mêmes pays donateurs ! Réunis encore une fois à Cayenne en mars, les donateurs ont décidé d’accélérer le processus en identifiant plusieurs projets concrets. Les Haïtiens ont de l’espoir mais restent alertes. Sur le plan sécuritaire, les problèmes évoqués plus haut aggravent ce scepticisme. Un programme dit de « désarmement, démobilisation et réinsertion » destiné aux ex-militaires n’a pas permis un véritable désarmement. Le Brésil qui avait proposé le rachat de plus de 300 000 armes personnelles n’a pas été écouté, notamment. La Police nationale haïtienne (PNH) n’a pas été purée de ses éléments criminels, en dépit du rôle que doit jouer la MINUSTAH via la Police civile (CIVPOL). L’appareil judiciaire non plus, qui continue de décourager les Haïtiens qui veulent la fin de l’arbitraire et de l’impunité.

Débats sur la nature de la crise et de la sortie de crise

L’ensemble des problèmes qui encerclent Haïti dans un anneau de fer peut sembler inextricable. Pour les uns, les problèmes sont d’abord politiques. Et la solution est la mise en place par un processus électoral d’un gouvernement national légitime et démocratique. Pour les autres, la question est plus complexe, car aucun gouvernement ne parviendra à gouverner sans une gigantesque reconstruction sociale, économique et même environnementale. Quoi qu’il en soit, presque tout le monde est d’accord pour tenter de trouver un accord politique acceptable qui permette aux principaux protagonistes de dialoguer et d’améliorer la situation, sans cela on risque de se retrouver dans un trou noir. À date cependant, il faut noter le peu de progrès. Le « pacte des 3-R » (réconciliation, reconstruction et renouveau) annoncé par le gouvernement reste une proposition et pas plus. Les hésitations de Lavalas divisent ce mouvement entre un leadership de l’intérieur favorable au dialogue et l’influence de l’ex-président qui voudrait que « son » mouvement continue de boycotter et de déstabiliser. L’opposition démocratique est également hésitante. Officiellement, le « groupe des 184 » préconise la négociation, mais entre les lignes, on parle d’une « lutte à finir » contre Aristide et ses partisans. Les nombreux partis politiques (92 partis enregistrés à date) ne réussissent pas à se coaliser, mêmes lorsqu’ils sont d’affinité idéologique. La proximité des élections annoncées (octobre pour les municipales et novembre pour les législatives et les présidentielles) pourrait faire capoter le processus en le transformant en une gigantesque foire où les prétendants au pouvoir n’ont pas réellement eu le temps d’articuler leurs propositions. Dans un style qui fait penser à d’autres moments ratés de l’interminable transition, des responsables haïtiens sont portés à tout mettre le blâme sur la communauté internationale. Les partisans de Lavalas pensent que leurs problèmes viennent uniquement d’une conspiration coloniale. Leurs adversaires estiment que les acteurs internationaux sont trop « mous » pour « éradiquer » Lavalas. Mais pour la majorité de la population, il faut trouver une voie raisonnable, quelle que soit la formule (« dialogue national, « contrat social », « conférence nationale souveraine »). Certes la stabilité du pays exige une certaine réconciliation, qui ne veut pas nécessairement dire l’impunité, mais qui implique un dialogue entre des adversaires, et non une « lutte à finir ».

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