Quelle souveraineté pour l’Irak ?

lundi 30 août 2004, par Pierre BEAUDET

Depuis juin, les autorités d’occupation américaines ont formellement passé la main à un gouvernement irakien intérimaire dirigé par Iyad Allawi. À certains égards, cette évolution a semblé positive, au point où le Conseil de sécurité de l’ONU a finalement endossé ce gouvernement intérimaire. Depuis cependant, la situation ne s’améliore pas, au contraire. Les affrontements se multiplient dans toutes les régions du pays. La majorité des Irakiens reste hostile à la présence militaire des Etats-Unis (plusieurs sondages le confirment). Une attitude de réserve qui frise la non-confiance persiste entre la population et le gouvernement intérimaire. Comment expliquer cette contradiction apparente ?

L’occupation militaire

Sur le terrain, l’occupation militaire non seulement se poursuit, mais s’approfondit. 160 000 militaires américains sont en place, et le gouvernement américain voudrait augmenter ce nombre. À cela s’ajoutent un grand nombre de militaires « privatisés », sous la gouverne de « services de sécurité », la plupart du temps composés et commandés par des ex-militaires américains ou britanniques. Ce sont les militaires américains qui contrôlent les forces irakiennes en principe sous commandement irakien. Ce sont les soldats américains qui assument le gros des affrontements et des combats, en partie parce que les forces irakiennes ne sont pas « fiables » (beaucoup de soldats désertent ou passent dans les rangs des insurgés). Même dans les régions kurdes (où l’occupation américaine est mieux acceptée), la situation n’est pas sûre, au point où les États-Unis et leurs alliés kurdes ont demandé l’aide, à grand risque, de conseillers israéliens (selon le New York Times). À long terme, les Kurdes risquent ainsi d’être pris en otages (cela ne serait pas la première fois dans leur histoire), en tant que supplétifs de l’occupation étrangère, surtout si la dérive actuelle perpétue une sorte « d’État ans l’État » dans le nord de l’Irak, perçu par la majorité des Irakiens comme le début du dépecage de leur pays (cette perspective a été envisagée à Washington, mais elle est combattue par les alliés des État-Unis dans la région, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite).

Un gouvernement sous influence

Deux tiers des membres du cabinet nommé par Iyad Allawi détiennent des passeports américains ou britanniques. Même s’ils sont originaires d’Irak, leur légitimité n’est pas évidente pour la majorité des Irakiens. La majorité d’entre eux faisaient partie du « Conseil de gouvernement » nommé par les Etats-Unis aux lendemains de la guerre. À part quelques personnalités, les membres du gouvernement actuel semblent à toutes fins pratiques inféodés aux Etats-Unis. La légitimité du Président est également questionnée, car ce n’est pas un secret pour personne qu’Iyad Allawi a été employé pendant plusieurs années par la CIA (il était étroitement associé au régime de Saddam Hussein auparavant). Une firme de relations publiques (Theros & Theros) contractée par Allawi a fait sa « campagne » électorale à Washington au printemps dernier, car au bout de la ligne, c’est là que la décision a été prise (et celle également de marginaliser Ahmed Shalabi, auparavant présenté par les Etats-Unis comme le futur président irakien). Noirci par des histoires passées où il avait agi aux ordres de Saddam pour intimider et brutaliser l’opposition, Allawi ne s’est pas fait de nouveaux amis en déclarant dès son arrivée au pouvoir sa volonté de rétablir la loi martiale et la peine de mort.

Le contrôle des ressources

En fonction des dispositions imposées par les autorités d’occupation au gouvernement intérimaire, celui-ci est étroitement contrôlé dans tous les aspects de la gouvernance, y compris sur le plan économique. D’abord, le gouvernement intérimaire ne peut pas revenir en arrière sur les contrats qui ont été accordés par l’armée américaine aux firmes américaines ($3,2 milliards de dollars à date). Les revenus tirés de la vente du pétrole irakien sont toujours contrôlés par le « Fonds de développement », dirigé par l’ambassade américaine, qui dispose de plusieurs milliers d’employés (cette disposition est valable pour cinq ans). Des « conseillers » américains sont localisés à tous les lieux stratégiques de l’administration irakienne, y compris (et surtout) au Ministère du pétrole. Entre-temps, le gouvernement irakien peine à rétablir les services essentiels interrompus depuis la guerre (électricité, hôpitaux, écoles, routes, etc.)., ce qui rend la vie très difficile aux Irakiens moyens. La majorité des gens restent sans emploi, l’industrie (elle relevait surtout du secteur public sous le précédent gouvernement) ayant pratiquement cessé de fonctionner. Malgré l’endossement par l’ONU des derniers développements, le rôle de la communauté internationale reste très flou. Pour le moment, il n’est pas question pour l’ONU de rouvrir un bureau à Bagdad, car les conditions de sécurité la forceraient à agir de facto sous le parapluie américain.

Qui est légitime ?

En principe, des élections doivent avoir lieu en janvier 2005, mais compte tenu de la situation actuelle, cette date pourrait être repoussée. Le problème découle cependant du fait que c’est le gouvernement intérimaire actuel (nommé par les Etats-Unis) qui doit rédiger la constitution et donc, dans une large mesure, qui va déterminer les règles du jeu politique. Une « conférence consultative » composée de représentants de diverses factions irakiennes doit donner également son avis, mais encore là, la représentativité de cette conférence est en doute. Plusieurs des « gros joueurs » politiques irakiens restent à l’extérieur de ce jeu, dont notamment l’ayatollah Sistani, principal leader shi’ite. Celui-ci marche sur la corde raide, car il sait qu’un trop grand rapprochement avec les Etats-Unis donnerait des munitions à son adversaire, Moqtada El Sadr, dont la popularité grandit dans diverses régions et communautés du pays, et pas seulement parmi les Shi’ites. Selon Pierre Jean Luisard, un « irakologue » français, l’image de Sadr commence à dépasser le clivage confessionnel, ce qui contraste avec les membres du gouvernement intérimaire, toujours présentés comme « représentants » de « communautés » fragmentées (chiite, sunnite, kurde, chrétienne, etc.).

Les atouts de la résistance...

Pour la majorité des Irakiens, les attaques contre les forces américaines résultent du maintien de l’occupation, et non de l’entêtement d’une résistance extrémiste ou nostalgique de Saddam. Cette perception est renforcée du fait que dans la plupart des cas, les résistants armés sont connus de la population environnante. « Ce sont les frères, les cousins et les voisins de tout le monde », comme le disent beaucoup de monde en Irak. Leur mode d’opération reflète d’ailleurs cet enracinement local et tribal, sous la forme de contingents relativement petits et décentralisés (et non sous la conduite d’un centre de commandement centralisé). Par ailleurs, ces forces sont loin d’être faibles. Elles sont souvent encadrés par d’ex-officiers de l’armée, et qu’elles disposent d’un énorme stock d’armements hérité de l’époque Saddam. Durant la dernière période, des attaques de plus en plus sophistiquées ont été organisées contre les forces d’occupation (à l’aide de missiles et de mortiers de grande puissance, notamment). En même temps se multiplient les attentats-suicide, relativement primitifs sur le plan militaire, mais redoutablement efficaces pour déstabiliser l’occupation.

...Et ses limites

Si la résistance reste puissante militairement, elle est faible politiquement. De toute évidence, cette résistance comprend d’authentiques nationalistes irakiens (y compris des forces qui se sont battues contre Saddam, Mais il y a aussi des nostalgiques de l’ancien régime et des islamistes plus ou moins « durs ». Beaucoup d’Irakiens ne se sentent pas trop confiants lorsqu’ils entendent Sadr annoncer ses couleurs d’une manière qui ressemble beaucoup au régime Taliban (contre les femmes, les « infidèles » et tous ceux qui ne veulent pas embarquer dans un régime « islamiste »). Beaucoup d’autres se demandent si cerrtains groupes de résistants ne sont pas en train de prendre la population en otages, notamment dans de grandes centres urbains comme Bagdad, Fallouja ou Najaf. Mais en même temps, Sadr apparaît comme une sorte de « Che Guevara irakien » qui tient tête à l’occupation. Les résistants aux appelations diverses qui ont arraché le contrôle de Falluja (une région majoritairement sunnite) aux forces américaines semblent plus grands que nature. Entre-temps, l’absence de commandement unifié, qui est un facteur qui renforce la résistance militairement, l’empêche cependant de proposer quelque chose de clair, d’unifiant, de cohésif. Et dans ce sens, on est à des années-lumière des luttes de libération nationale qu’on a connues auparavant en Afrique ou en Asie.

Une situation menaçante

De plus en plus, la polarisation actuelle risque d’aggraver le problème. Devant la brutalité de l’occupation (bombardements contre les civils, tueries quotidiennes, tortures, etc.), la colère des Irakiens monte. Le gouvernement intérimaire, parce qu’il est contraint par l’occupation (tel que décrit auparavant), n’est pas assez crédible. Une opposition civile, qui pourrait représenter une « troisième force », peine à s’organiser via des initiatives citoyennes de petite dimension, dans des conditions très dures, et où la confrontation entre les forces d’occupation et la résistance armée ne laisse pas de place. Décidément, la prochaine période continuera d’être une grande épreuve pour les Irakiens.

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