Quel État de droit ?

lundi 20 juin 2005, par Francis Dupuis-Déri

Françis Dupuis-Déri Le Canada et les États-Unis se vantent d’avoir un système de justice neutre et impartial, alors que des intérêts particuliers - ceux du pétrole et des voitures, par exemple - y sont souvent mieux considérés que des êtres humains, de chair et de sang. À titre d’exemple : un écologiste de l’Oregon, Jeff Luers, qui s’inquiétait de l’impact catastrophique sur l’environnement des véhicules « inutilitaires » sports (environ 30 % des véhicules personnels aux États-Unis) a choisi d’incendier trois de ces « monstres-au-pétrole » en vente chez un concessionnaire. Le militant a écopé de 22 ans et 8 mois de prison. Toujours en Oregon, un individu ayant reconnu sa culpabilité pour une série de viols et d’abus sexuels contre des femmes mineures et majeures a écopé de 13 ans de prison... La carrosserie des voitures mérite plus de respect que le corps des femmes... C’est aussi que l’État de droit aime taper fort sur les doigts des militants et militantes « radicaux ».

L’État de droit est également partial lorsqu’il gère les flots financiers et humains transfrontaliers. Au début des années 2000, des investisseurs canadiens visitaient l’Algérie, attirés par le pétrole. Quelques mois plus tard, le Canada décidait que l’Algérie n’était plus un pays d’où l’on pouvait demander le statut de réfugié, et des centaines d’Algériens déjà réfugiés au Canada se voyaient passibles de déportation. S’agissait-il, pour faciliter l’obtention de contrats, de plaire à un régime sanguinaire en refusant l’accueil à des individus en péril ? À cette époque, le site du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada recommandait pourtant « aux touristes canadiens de reporter tout voyage en Algérie [...] compte tenu des actes terroristes ». Il ne semblait pas illogique pour le Canada de renvoyer des Algériens dans un pays officiellement considéré dangereux. Mohamed Cherfi militait alors ici au Comité d’action des sans-statut, exigeant la fin des expulsions, ce qui incommodait nos autorités politiques. Des policiers avaient donc enlevé M. Cherfi dans l’église où il avait trouvé asile, puis l’avaient expulsé en destination des États-Unis, d’où il était venu en provenance de l’Algérie. Voilà 15 mois que M. Cherfi est en prison : un terrible coût humain.

Quelle surprise agréable, alors, d’apprendre que le Board of Immigration Appeal des États-Unis a accordé début juin le statut de réfugié politique à M. Cherfi. Les États-Unis ont reconnu ce qui relevait de l’évidence : M. Cherfi risque la persécution d’État en Algérie pour avoir critiqué à partir du Canada les violations des droits de la personne perpétrées dans son pays d’origine. M. Cherfi serait donc menacé par « les forces de sécurité [qui] sont très présentes sur les routes, à l’aéroport et devant les édifices gouvernementaux », comme l’indique le ministère des Affaires étrangères canadien, toujours sur son site Internet (en date du 11 juin 2005). On y précise aussi - pour rassurer les investisseurs canadiens - que « l’armée algérienne assure [...] la protection de bon nombre d’installations pétrolières ». Entre quelques vies d’Algériens en péril et une part de butin de la production pétrochimique, que choisiront les fonctionnaires canadiens ?

Les autorités politiques canadiennes et québécoises doivent reconsidérer leur position injuste au sujet de M. Cherfi, et lui accorder immédiatement le droit de revenir au Canada. Le Canada doit aussi faire preuve de clémence à l’égard des autres réfugiés algériens. Il faut rompre avec cette logique d’une mondialisation bien particulière où non seulement l’argent circule plus librement que les êtres humains, mais où des êtres humains servent de carburant à la libre circulation des dollars, de graisse pour les pattes de politiciens sanguinaires, d’huile aux rouages d’un système de justice injuste.


L’auteur est membre du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal.

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