Quand l’Église tuait en Argentine

jeudi 31 janvier 2008, par Jean-Pierre Bastien

Critiquée pour sa proximité avec les têtes dirigeantes de la dictature, l’Église catholique argentine n’a jamais fait son mea culpa. Mais les demandes d’excuses se font de plus en plus insistantes. Surtout depuis que l’un de ses prêtres a été reconnu coupable de crimes commis pendant les années de plomb.

Il prodiguait les derniers sacrements aux victimes de la répression violente d’une main. Et de l’autre, il bénissait la torture et les assassinats. La grâce de Dieu n’a toutefois pas suffi pour absoudre les crimes du curé argentin Christian Von Wernich. L’ex-aumônier de la police de Buenos Aires a été condamné en octobre à passer le reste de ses jours en prison pour sa participation aux enlèvements et aux meurtres commis par la junte militaire lors de la dernière dictature argentine (1976-1983).

Loin de calmer les esprits, ce verdict a relancé les discussions sur le rôle qu’a joué l’Église catholique lors de la dictature militaire qui a fait quelque 30 000 morts et disparus, selon les organismes de défense des droits humains.

Les autorités ecclésiastiques ont exprimé par voie de communiqué « la douleur qu’a causée la participation d’un prêtre à des crimes graves ». Le texte, signé par le président de la Confédération épiscopale argentine, le cardinal Jorge Bergoglio, affirmait que le curé fautif «  avait agi selon sa volonté personnelle, en contravention avec la volonté de Dieu et de l’humanité ». Une brebis égarée, en quelque sorte.

Pourtant, selon le prix Nobel de la Paix argentin, Adolfo Pérez Esquivel, la majorité des dirigeants religieux de l’époque de la dictature ont sanctionné la répression violente. Lors de son témoignage pendant le procès de Christian Von Wernich, Adolfo Pérez Esquivel a soutenu que « le cas Von Wernich n’était pas isolé, car des conceptions idéologiques et des intérêts communs ont malheureusement conduit certains secteurs de l’Église à se compromettre dans la dictature et la répression ».

Contrairement aux prêtres du Chili, du Brésil et de l’Uruguay, qui ont souvent dénoncé les violations de droits humains commises sous les régimes militaires qui sévissaient dans les années 1970, l’Église catholique argentine a été « complice de la répression », soutient Horacio Verbitsky, journaliste, écrivain et président du Centre d’études légales et sociales de l’Argentine (CELS), un organisme de défense des droits humains. Selon lui, « l’Église catholique et l’armée, avec leurs discours d’ordre et de hiérarchie, ont formé les deux piliers de la société argentine que personne ne pouvait remettre en question ». L’Argentine a raté son rendez-vous avec la laïcisation au début du vingtième siècle, estime Horacio Verbitsky. Alors que tous les pays voisins ont préféré séparer la religion de l’État, l’article 2 de la Constitution argentine stipule encore aujourd’hui que « le gouvernement fédéral soutient le culte catholique apostolique romain ».

Pour leur part, les mères de la Place de Mai ne jettent pas l’éponge. Ces dames, facilement reconnaissables au foulard blanc qu’elles portent sur la tête, se réunissent chaque jeudi en face du palais présidentiel à Buenos Aires depuis 1977. Elles réclament leurs enfants perdus aux mains de la répression et exigent le mea culpa du clergé argentin. «  L’Église a non seulement été complice, mais elle a aussi participé à la dictature. Elle a béni les assassins, alors que les prêtres se rendaient dans les camps de concentration pour rassurer les tortionnaires en leur disant que ces actes de torture n’étaient pas un péché. Les religieux refusaient la messe à nos enfants en disant qu’ils étaient des terroristes  », martèle la secrétaire de l’organisme, Evel Petrini. Cette mère de la Place de Mai raconte ensuite comment les prêtres de la cathédrale située juste en face leur ont fermé les portes au nez alors qu’elles étaient pourchassées par des policiers à cheval pendant les années de plomb du régime militaire.


L’auteur est journaliste indépendant

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