Journal des Alternatives

National

Quand environnement rime avec économie

Ariane LAFRENIÈRE, 30 novembre 2006

La mise en place d’une bourse du carbone à Montréal nécessite l’instauration d’un plafond d’émissions de gaz à effet de serre autorisées aux entreprises, soutiennent les experts des changements climatiques.

La récente conférence sur les changements climatiques de Nairobi restera ancrée dans la mémoire collective comme un épisode peu glorieux de l’histoire canadienne. Dans les médias du pays, les propos de la ministre de l’Environnement, Rona Ambrose, et les luttes d’influence entre Ottawa et Québec ont pris le pas sur les véritables enjeux de cette rencontre internationale.

Il faut dire qu’en matière de politique environnementale, le Canada fait bien piètre figure par rapport aux autres pays occidentaux, exception faite des États-Unis et de l’Australie. Le gouvernement fédéral démontre peu de volonté à établir des règles contraignantes pour les entreprises canadiennes, législations qui pourraient rendre les objectifs du Protocole de Kyoto réalisables. Pourtant, au niveau international, un marché « vert » innovateur est en branle et de nombreux pays et compagnies y prennent déjà part. Selon la Banque mondiale, il a atteint une valeur de 22 milliards de dollars au cours des neuf premiers mois de 2006, soit le double de l’année précédente. En refusant d’établir un plan concret, le Canada est sur le point de manquer cette opportunité de taille qui permet d’allier les impératifs environnementaux et économiques.

Une bourse du carbone à Montréal

Le marché du carbone regroupe différents dispositifs qui donnent la possibilité aux industries de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en échangeant des crédits, dont les bourses du carbone et les mécanismes de développement propre (MDP). Pour l’instant, la bourse « verte » mise en place par l’Union européenne domine complètement ce nouveau secteur économique avec une valeur d’environ 19 milliards de dollars. De quoi faire mourir d’envie la Bourse de Montréal qui attend depuis plusieurs mois l’instauration de sa propre bourse climatique. Un processus qui semble complexe et confus pour de nombreux politiciens, à en croire les annonces contradictoires entendues à ce propos au cours des dernières semaines.

Analyste des politiques en matière de changements climatiques pour la Fondation Suzuki, Dale Marshall croit que « rien n’empêche le gouvernement canadien d’établir un marché du carbone. Ce n’est pas nécessaire de dépenser une cent, mais il faut une volonté politique pour le faire ». Pour que soit implantée une bourse du carbone au Canada, il est nécessaire que le gouvernement fédéral adopte un plafond d’émissions de gaz autorisées pour les entreprises. Un pas que le premier ministre Stephen Harper ne semble pas prêt à franchir.

Une situation incompréhensible pour Corinne Gendron, professeure à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable : « Ce qui est étrange, c’est qu’au plan politique on ne se rende pas compte qu’on n’a pas le choix. Le protocole de Kyoto, ce n’est que le premier pas qui est absolument nécessaire de faire. » Elle considère que les pouvoirs publics doivent assumer l’instauration de dispositifs économiques pour contrer les changements climatiques. « Ne pas s’opposer à ces mécanismes et y contribuer activement fait partie de la responsabilité sociale des entreprises. [...] À l’heure actuelle, certaines d’entre elles s’y opposent et d’autres approuvent totalement la mise en place de mécanismes, mais c’est faux de dire que toutes les entreprises tentent de faire avorter les projets en ce sens ».

Les MDP : nouvelle coopération internationale

Bien que la participation des entreprises canadiennes au marché du carbone se fasse de façon totalement volontaire, certaines se font un devoir d’être présentes sur le marché climatique international. Jean Nolet, président de la firme d’experts-conseil ÉcoRessource, explique toutefois que « le marché international n’est pas hyper accessible pour les entreprises canadiennes, parce que la majorité des pays qui appliquent le Protocole de Kyoto, comme ceux de l’Union européenne, ne reconnaissent pas les crédits des pays qui n’ont pas de plan réglementaire selon le Protocole ». Ce qui pousse les entreprises canadiennes à s’impliquer surtout dans les Mécanismes de Développement Propre. Cet aspect du Protocole de Kyoto permet aux entreprises des pays industrialisés d’obtenir des crédits d’émissions en finançant des projets d’implantation de technologies propres et de développement durable dans les pays en émergence.

Néanmoins, il existe certaines difficultés, surtout en ce qui concerne le calcul des réductions des émissions de gaz entraînées par chaque projet. Dale Marshall explique que dans certains cas il est particulièrement complexe « d’évaluer comment ça aide concrètement au développement durable d’un pays en émergence ». Sans compter que les pays asiatiques accaparent la majorité des projets au détriment du continent africain, qui risque pourtant d’être la première victime des changements climatiques. Selon la Banque mondiale, en 2006, la Chine et l’Inde ont obtenu respectivement 64 % et 15 % des MDP. Une situation rassurante en un certain sens puisque la pollution de ces deux pays augmente considérablement d’année en année. Les MDP leur donnent ainsi l’opportunité d’incorporer des technologies plus respectueuses de l’environnement.

Le marché à long terme

« Le but du marché du carbone, ce n’est pas de créer un nouveau marché, mais bien de temporiser les changements climatiques. Le marché n’est qu’un moyen visant à donner de la souplesse aux entreprises qui se voient dans la nécessité de réduire leurs émissions », rappelle Jean Nolet. L’objectif est que le prix de la tonne de carbone augmente tellement qu’il devienne plus avantageux pour les entreprises d’investir dans le développement durable que d’acheter des crédits d’émissions de gaz.

En attendant que le gouvernement fédéral donne une première impulsion favorable à un plan national concret, les entreprises canadiennes voient de nombreuses opportunités intéressantes leur glisser entre les mains. Plusieurs d’entre elles sont sensibles à ces occasions économiques ratées qui auraient pu leur permettre d’acquérir de la visibilité au niveau international et de redorer leur blason. Si le gouvernement Harper ne revoit pas sa politique environnementale, il est à parier que plusieurs entreprises se rangeront du côté des environnementalistes. Qui aurait cru qu’un jour environnement et économie feraient si bon ménage.