Journal des Alternatives

Privatiser l’eau, mais à quel prix ?

Karine PROJEAN, 1er mars 2003

Depuis quelques années, citoyens, artistes et groupes communautaires se mobilisent contre l’éventuelle privatisation de l’eau au Québec. Plusieurs compagnies font des pieds et des mains pour obtenir les contrats de construction et d’entretien des aqueducs, ce qui risque d’entraîner la hausse des tarifs à l’utilisation.

La coalition Eau Secours ! milite pour une gestion responsable de l’eau. Ses efforts ont servi à empêcher la privatisation des infrastructures de l’eau à Montréal, la main mise de la multinationale Danone Aquaterra sur l’eau souterraine qui dessert les municipalités de Franklin, Canton Lochaber et La Patrie, et l’acquisition de la nappe phréatique de Barnston-Ouest, petite ville des Cantons-de-l’Est, par la compagnie Aqueterra.

C’est à partir de 1993 que le dossier de la privatisation de l’eau a vu le jour à Montréal. La Ville, sous l’administration Doré, a demandé à la Lyonnaise des Eaux, la Générale des eaux et SNC-Lavalin/des Saur d’étudier le dossier de la gestion de l’eau par la métropole. Sous l’administration Bourque, Montréal a fait un pas de plus en admettant vouloir remettre en totalité ou en partie la gestion de l’eau à des entreprises privées.

Un an après l’élection du maire Gérald Tremblay, l’administration municipale ne peut toujours pas répondre à cette question : qui doit s’occuper de l’eau et des égouts dans la nouvelle ville fusionnée de Montréal ? Alan DeSousa, responsable du dossier au comité exécutif de la Ville de Montréal, déclarait à La Presse en novembre dernier : « Nous écartons toute idée de privatisation de l’eau. Mais il faut se servir de la technologie qui est dans le privé ».

Puisque le gouvernement québécois a sabré dans ses dépenses au cours des 20 dernières années, les municipalités affirment qu’elles n’ont pas les ressources financières nécessaires au bon entretien des usines d’épuration d’eau. Le secteur privé, quant à lui, offre aux municipalités de construire ou de financer les usines ou les systèmes d’aqueducs.

Selon Steven Shrybman, avocat réputé en matière de commerce et d’environnement, « [les ententes commerciales] favorisent et protègent les droits des investisseurs étrangers de préférence aux droits des citoyens à un environnement sain et durable ».
André Bouthillier, président de la coalition Eau Secours ! croit que l’eau doit d’abord être déclarée bien commun de l’humanité. Selon lui, un organisme public composé d’élus doit s’occuper du nettoyage et de la distribution de l’eau. Il affirme aussi qu’on ne doit pas marchander l’eau, indispensable à toute source de vie.

Politique nationale de l’eau

Le gouvernement québécois a déposé en décembre dernier sa Politique nationale de l’eau à l’Assemblée nationale. Cette politique établit un système de redevances qui obligera l’utilisateur-payeur (ou le pollueur-payeur, en l’occurrence les industries) à rembourser les dommages causés à l’environnement. Selon certaines analyses, les mesures toucheraient d’abord les entreprises qui prélèvent l’eau de qualité pour la mettre en bouteille. La Coalition Eau Secours ! demande le dépôt d’une loi-cadre dès la prochaine session parlementaire afin de concrétiser les mesures annoncées dans la politique. Selon M. Bouthillier, « si ce ne sont pas les péquistes qui passent au pouvoir [lors des prochaines élections], il n’y aura pas de politique de l’eau », affirmant du même coup que les autres partis ne se préoccupent pas de cette problématique, étant davantage portés vers la privatisation des services publics.

Le président d’Eau Secours ! craint pour l’avenir de l’eau au Québec. Il rappelle qu’il s’agit d’une situation très complexe et qu’on ne sait toujours pas si la science sera assez avancée pour éventuellement nettoyer l’eau de tous ses produits chimiques. La bataille de l’eau ne fait que commencer.

Karine Projean, collaboration spéciale