Presse haïtienne, un exercice pratique

mercredi 26 octobre 2005, par Abdelkrim DEBBIH

Dévastés par une succession de régimes politiques et de gouvernements, du règne des Duvalier à aujourd’hui en passant par le colonel Cedras, les médias haïtiens peinent à émerger et à se professionnaliser. De tout temps, les menaces pour leur vie et celles de leurs proches ont pesé lourdement. On se souvient, entre autres, de l’assassinat du journaliste Jean Dominique en 2000. Sans connaître une véritable embellie, la situation de la presse s’améliore mais demeure extrêmement fragile.

Reporter sans frontières (RSF) précise dans un rapport sur Haïti que « jamais les agressions, menaces et attentats contre des journalistes et des rédactions n’ont été aussi nombreux que lors des semaines qui ont précédé le départ du président Aristide. Au cours du seul mois de février, 22 médias ont été attaqués, saccagés et censurés, et 19 journalistes menacés, agressés, voire blessés par balles. »

Des mitraillages et dynamitages des antennes, des sabotages de stations de radio, des menaces de mort à l’endroit des travailleurs de la presse, des techniciens, des séquestrations de matériel, des agressions physiques, sont le lot quasi quotidien des journalistes et des autres travailleurs du secteur.

Haïti a du mal à sortir de la tornade qui l’a secouée, il y a presque deux ans. Le départ forcé de Jean-Bertrand Aristide a mis en relief la fragilité d’un système politique, les faiblesses des institutions et l’ampleur du travail de reconstruction d’un pays ravagé par la jonction malheureuse de l’incapacité, du gaspillage, de la corruption et d’une gabegie sans nom.

Dans la foulée du chaos qui a précédé et suivi le départ de l’ancien président Aristide, les organes de presse, les stations de radio et de télévision ont subi l’assaut destructeur de ses partisans avant d’être définitivement mis à terre par les rebelles armés venus du nord. Le système de presse déjà à genoux disparaît presque du décor.

Ne pas céder à la fatalité

Refusant de céder à la fatalité, deux journalistes, l’un québécois, travaillant à Télé Québec, l’autre haïtien, Jacquelin Télémaque cogitent ensemble sur un projet de réhabilitation de la presse haïtienne. Avec le soutien de Réseau liberté, une organisation canadienne de Montréal spécialisée dans l’aide au développement des médias dans les pays en développement, il s’agissait de savoir quel rôle peut jouer la presse dans cette contrée dévastée et quel poids peut avoir un système de presse dans la participation à la consolidation d’un consensus politique qui fait tant défaut au pays. En fait, il s’agissait de savoir s’il était possible de rendre à la presse son rôle d’acteur dans l’émergence d’un consensus social. De plus, en l’absence d’une classe politique véritablement constituée, la presse est un facteur de transmission d’information pour des zones éloignées. Pour de nombreuses régions du pays, la radio reste le seul point de contact entre elles, ou entre elles et la capitale.

Pour Jacquelin Télémaque, journaliste à Port-au-Prince et coordonnateur du projet qui a fini par prendre forme au bout de quelques mois, « le besoin est clairement identifié aujourd’hui : mobiliser en quelques mois une poignée de journalistes aptes à produire une information équilibrée qui pourrait servir de base à de bonnes interventions pour des décideurs qui ne savent pas toujours où s’informer ni qui croire ». Tout cela dans un contexte de crise politique majeure et où également la grande majorité des journalistes pratiquent un deuxième métier pour pouvoir survivre économiquement. Le salaire payé est généralement bas en Haïti et expose les journalistes à toutes sortes de pratiques, on le devine, contraires à la déontologie de la profession. Une difficulté supplémentaire dans un pays où tout est à bâtir. Deux cent cinquante journalistes venus de toutes les contrées du pays ont déjà suivi une première formation centrée sur la couverture de la campagne électorale en cours. Concrètement, cela signifie la mise à leur disposition des textes de lois, la Constitution haïtienne et autres lois sur les partis politiques et décret électoral, et de l’usage d’une carte d’électeur, outil incontournable si l’on veut réduire le risque de fraude.

Sur un autre registre, différents intervenants exposent aux journalistes le mode d’organisation de l’État haïtien ainsi que le rôle des différents intervenants dans le processus électoral actuel, telles : la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) ou l’Organisation des États américains (OEA). Dans un deuxième temps, en partant d’exercices pratiques au plan journalistique, on aborde des thèmes fondamentaux reliés à la maîtrise des règles de base du journalisme, les pièges à éviter en campagne électorale, une attention particulière à accorder à la question de l’égalité entres les hommes et les femmes.

« Globalement, ces sessions ont été bien accueillies dans tous les départements où nous nous sommes rendus, explique Jacquelin Télémaque. C’est une formation de base à première vue, mais la question de la formation de base est prioritaire en Haïti, poursuit notre interlocuteur car elle rend compte du recul accumulé avec le temps dans le système éducatif haïtien qui est pratiquement sinistré. »

Cette petite expérience, dont il faudra juger de l’efficacité lors des prochaines élections, pourrait déboucher sur une formation continue pour ceux qui pratiquent le métier. Elle pourrait permettre enfin de doter l’Université d’État haïtienne d’une véritable école de journalisme. Mais cela, c’est à plus long terme bien entendu, car il reste bien du travail à faire en Haïti.


Produit en collaboration avec le gouvernement du Canada par l’entremise de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

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