Pourquoi le Parti Conservateur veut mettre de l’argent dans l’armée ?

vendredi 11 juin 2004, par Pierre BEAUDET

Selon Stephen Harper, un prochain gouvernement dirigé par le parti Conservateur prioriserait des investissements dans l’armée canadienne, comme moyen de renforcer le Canada sur la scène internationale. Le discours conservateur qu’on entend dans la campagne électorale parle d’une armée canadienne « délabrée », « sous-équipée ». Le Canada ne pourrait dans ses conditions « remplir ses obligations » dans le monde, et n’est pas à la hauteur des attentes des ses « principaux alliés », notamment les Etats-Unis.

Les faits sont têtus

La réalité est cependant différente de ce que nous laisse entendre M. Harper. Le Canada reste parmi les pays qui dépensent le plus dans le monde pour son armée. En pourcentage du produit intérieur brut (PIB), le Canada se situe au 15e rang (sur 190 pays). Au sein de l’OTAN, qui est le principal ancrage du Canada en termes de politique de défense, le Canada se situe au 7e rang sur 26 pays membres. À l’OTAN, à part les États-Unis qui se situent dans une classe à part (leur budget militaire dépasse $400 milliards par année), les pays européens les plus riches (France, Allemagne, Angleterre) dépensent plus que les autres pays. Mais tout de suite derrière vient le Canada, avant d’autres pays membres comme la Norvège, l’Espagne, la Turquie, etc. Les dépenses supplémentaires que M. Harper veut engager pour l’armée canadienne ($1,2 milliard) ne changeraient pas l’essentiel de cette situation. Il faut aussi noter qu’en comparaison, le Canada dépense davantage pour son armée actuellement (en dollars constants) que dans les années de l’après-guerre. Des augmentations importantes ont été consenties dans les années 1980 et 1990.

Depuis dix ans en fait, le budget total de l’armée a diminué, (14%), mais les plusieurs postes budgétaires du gouvernement canadien, dont l’aide au développement, ont été davantage affectés. Les budgets consacrés au tiers-monde via l’Agence canadienne de développement international (ACDI) ont été ainsi sabrés de 31%. Le Canada qui se trouvait dans le peloton de tête des principaux pays donateurs dans les années 70 se retrouve maintenant près de la queue. Alors que l’ONU estime que les pays riches devraient consacrer au moins 0,7% de leur PIB à l’aide au développement, le Canada reste très loin de cette proposition que les gouvernements canadiens successifs ont pourtant endossée.

Cette tendance a été malheureusement été observée ailleurs dans le monde. Actuellement, le budget militaire consolidé à l’échelle mondiale dépasse 1000 milliards (dont un peu moins de la moitié relève des États-Unis seulement). En comparaison, les pays dépensent moins de 5% de ce montant à l’aide au développement. Pourtant, des institutions internationales comme l’ONU, sans compter des milliers d’études et de conférences, ont démontré de façon claire que les guerres et les conflits, ainsi que les problèmes de sécurité et de terrorisme, étaient en partie causées par la pauvreté, la misère, l’exclusion. Bien sûr, personne ne niera qu’il y a des situations qui requièrent une intervention militaire, mais est-ce une raison pour concentrer nos ressources vers l’armée ?

L’agenda peu caché de Georges W. Bush

Les États-Unis sous l’administration Bush sont lancés dans une aventure qu’ils ont eux-mêmes surnommé de « guerre sans fin ». Peu à peu, l’architecture du projet (qui avait été élaboré par les « néoconservateurs » du Parti Républicain à travers leur « New American Century Project ») se déploie dans une série d’interventions essentiellement militaires, et qui incluent le « bouclier anti-missile », l’augmentation rapide des dépenses militaires « conventionnelles » et de haute technologie, le déploiement des soldats américains dans un plus grand nombre de pays, et l’intervention militaire directe en Afghanistan, en Irak et demain, si on en croit les « néoconservateurs », en Syrie, en Iran, en Arabie saoudite, en Colombie, etc. En Irak, cette stratégie s’avère périlleuse et coûteuse.

Entre-temps, les États-Unis ont besoin de « peinturer en bleu » (le drapeau de l’ONU) l’occupation actuelle de l’Irak, ce qui implique de forcer la main aux « alliés » et à d’autres pays pour qu’ils fassent « leur part » du travail. En clair, les États-Unis ont besoin du Canada et d’autres pays, pas tellement parce qu’ils représentent une capacité militaire, mais pour masquer politiquement et symboliquement leur occupation et leur contrôle. Cette stratégie américaine prend d’autres formes ailleurs, où le Pentagone aimerait bien que d’autres pays « prennent le relais », en Afghanistan ou en Haïti par exemple, de façon à « libérer » l’armée américaine pour des tâches prioritaires. On voit donc pourquoi le président Bush insiste pour une augmentation du budget militaire du Canada, ce qui n’a rien à voir avec notre propre sécurité nationale et encore moins avec un repositionnement stratégique du Canada dans le monde.

Quel Canada dans le monde ?

Tout le monde au Canada veut que l’armée canadienne puisse accomplir ses mandats. Quels sont-ils ? Assurer la protection du territoire, dans un contexte international changé. Le fait est, la guerre froide étant finie, aucune grande puissance ne menace notre souveraineté et notre sécurité, mais il faut quand même assurer l’essentiel. Deuxième mandat, participer au maintien de la paix et de la sécurité dans le monde dans le cadre dune action consentie par la communauté internationale, en l’occurrence l’ONU. Pour ce faire, nous devons tenir compte d’un contexte difficile où Washington essaie de supplanter le système multilatéral tout en subordonnant ses alliés traditionnels comme le Canada ou l’Union européenne. Bref, il faut reconfirmer ces mandats tout en examinant les nouvelles réalités du monde dans lequel on vit. C’est dans ce sens d’ailleurs que Paul Martin a promis un grand exercice public pour entreprendre une révision de la politique extérieure du Canada. Il y aura certes des grands débats, car personne ne détient la pure vérité. Il faudra voir aussi comment réparer les dégâts passés, le lent désengagement du Canada dans le monde depuis dix ans, via notamment les coupures terribles dans l’aide au développement. Il faudra rebâtir un consensus, et l’exercice ne sera pas facile. Mais face à cet impératif, les engagements de Stephen Harper semblent non seulement discordants, mais inquiétants. Un alignement du Canada en fonction des orientations de la politique qui prévaut actuellement aux États-Unis serait une grave erreur.


L’auteur est directeur général d’Alternatives.

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