Pourquoi l’Afrique est pauvre ?

lundi 29 août 2005, par Naomi KLEIN

Gordon Brown a trouvé une nouvelle façon de « faire passer la pauvreté à l’histoire », juste à temps pour le sommet du G-8 qui s’est déroulé en Écosse, en juillet. Washington refusant jusqu’à maintenant de doubler son aide à l’Afrique d’ici 2015, le chancelier britannique appelait les
États riches du Moyen-Orient, producteurs de pétrole, à
la rescousse de l’Afrique.

Mais plutôt que d’utiliser la richesse pétrolière de l’Arabie
saoudite pour « sauver l’Afrique », pourquoi ne pas utiliser
la richesse pétrolière de l’Afrique pour sauver l’Afrique
 ? Pourquoi ne pas utiliser ses ressources en gaz, en
diamants, en or, en platine, en chrome, en ferroalliage et
en charbon ?

C’est ce que réclamait le nigérian Ken Saro-Wiwa, assassiné
il y a 10 ans par son propre gouvernement, avec huit
autres de ses camarades ogonis. Leur crime fut d’oser insister
pour dire que le Nigéria n’était pas pauvre, mais
bien riche, et que c’étaient les décisions politiques prises
dans l’intérêt des corporations multinationales occidentales
qui gardaient le peuple dans une pauvreté désespérée.
Saro-Wiwa a donné sa vie pour défendre l’idée que
la vaste richesse pétrolière du delta du Niger avait bien
plus à offrir que des rivières polluées, des terres agricoles
carbonisées, de l’air rance et des écoles effondrées. Il
ne demandait ni charité, ni pitié, ni aide. Seulement la
justice.

Le Mouvement pour la survie du peuple ogoni, au Nigéria
a récemment demandé à Shell de dédommager les populations
dont les terrains avaient été pompés d’environ 30
milliards de dollars en pétrole depuis les années 1950.
La société s’est tournée vers le gouvernement pour obtenir
de l’aide, et les militaires nigérians ont retourné leurs
armes vers les manifestants. Avant sa pendaison, commandée
par l’État, Saro Wiwa a dit au tribunal : « Mes
collègues et moi ne sommes pas les seuls à subir un procès.
Shell est ici en procès... La société a en effet esquivé ce procès
en particulier, mais son jour viendra sûrement. »

Dix ans plus tard, 70 % des Nigérians vivent toujours
avec moins de 1 dollar par jour et Shell continue de réaliser
des profits faramineux. La Guinée équatoriale, qui détient
une importante entente avec Exxon Mobil, « a réussi
à conserver un maigre 12 % des revenus pétroliers au cours de
la première année du contrat », selon un reportage diffusée
lors d’une émission de 60 Minutes sur les ondes de CBS.
Une part si infime qu’elle aurait été considérée scandaleuse,
même lors des pillages pétroliers coloniaux. Voilà
ce qui maintient l’Afrique dans un état de pauvreté.

L’Afrique subsaharienne, l’endroit le plus pauvre de la
planète, est aussi la destination la plus profitable pour les
investisseurs. Elle offre, selon le rapport financier sur le
développement global de la Banque mondiale en 2003,
« les retours les plus élevés sur l’investissement étranger direct
de toutes les régions du monde ». L’Afrique est pauvre parce que ses investisseurs et ses créanciers sont immensément
riches.

L’idée pour laquelle Saro-Wiwa est mort est au coeur de
toutes les batailles anticoloniales de l’histoire, du Boston
Tea Party au contrôle exercé par la Anglo-Iranian Oil
Company, à Abadan, en Iran. Elle est aussi au coeur des
inlassables protestations qui ont poussé le président de la
Bolivie, Carlos Mesa, à donner sa démission. Il y a maintenant
10 ans, la Bolivie était forcée par le FMI de privatiser
ses industries pétrolifère et gazière. En retour, cela devait
apporter croissance économique et prospérité. Constatant
l’échec, les prêteurs ont demandé à la Bolivie de compenser
son insuffisance budgétaire par l’augmentation des impôts
des travailleurs.

Mais les Boliviens ont plutôt décidé de se réapproprier l’industrie
gazière. Le mouvement mené par le leader autochtone,
Evo Morales, souhaite que les profits étrangers soient
taxés à hauteur de 50 %. Mais des groupes autochtones
plus radicaux vont plus loin et souhaitent une nationalisation
complète et davantage de participation. C’est ce qu’ils
appellent la « nationalisation du gouvernement ».

En Irak, le 2 juin, le porte-parole du premier ministre irakien,
Laith Kubba, a affirmé aux journalistes que le FMI
avait forcé le pays à augmenter le prix de l’électricité et du
carburant en échange de l’effacement de vieilles dettes.
« L’Irak compte 10 milliards de dollars de dettes. Je crois que
nous ne pouvons éviter cela », a-t-il alors déclaré. Quelques
jours plus tôt, à Basra, un rassemblement historique des
syndicalistes du commerce indépendant, la plupart affiliée
au syndicat général des employés du pétrole, ont insisté
pour dire que le gouvernement pouvait éviter ces augmentations.
Lors de la première conférence antiprivatisation
en Irak, les délégués ont demandé au gouvernement de
tout simplement refuser de payer la dette « odieuse » de
Saddam et de s’opposer à toute tentative de privatisation
de l’actif de l’État, y compris du pétrole.

Le 2 juillet, au moment de la rencontre du G-8, le chanteur
et militant, Bob Geldof, ainsi que l’organisation Abolissons
la pauvreté ont demandé à des dizaines de milliers de personnes
de se rendre à Edinburgh afin de former un immense
ruban blanc autour du centre-ville. Tels les bracelets de
tissus blanc distribués abondamment par l’organisme.

Un million de personnes ont répondu à l’appel. Mais, toutes
ces personnes se tenant la main, auraient dû former
un noeud coulant plutôt qu’un bracelet. Un noeud coulant
autour des politiques économiques létales qui ont déjà tué
tant de personnes. Un noeud coulant pour la pénurie de
médicaments, d’eau potable et de justice.

Un noeud coulant comme celui qui a tué Ken Saro-Wiwa.


Cet article, dans sa version longue, a été publié la première fois en anglais dans : www.thenation.com

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