Pourquoi Georges W. Bush veut la guerre ?

lundi 17 février 2003, par Pierre BEAUDET

L’administration américaine vient de recevoir un double choc, celui du Conseil de sécurité de l’ONU d’une part, celles des gigantesques manifestations de la fin de semaine à travers le monde d’autre part. Les deux processus ensemble constituent un démenti direct et implicite de la politique américaine qui de toute évidence a perdu la « bataille des idées ». Celle-ci enseignait l’insurpassable Clausewitz est toujours « 90 % politique et 10% militaire » car la victoire, du moins à long terme, dépend de la « supériorité morale et politique autant que de la capacité d’imposer son point de vue sur le terrain ». Malgré tout cela, l’administration Bush veut et planifie la guerre. En sera-t-elle capable ? Saura-t-elle déjouer les obstacles actuels et aller de l’avant ?

Les objectifs stratégiques

Dans certains milieux, on met l’accent sur l’excentricité et le côté irrationnel de l’équipe de Georges W. Bush pour expliquer l’entêtement actuel du président. C’est une explication qui a son mérite mais qui a aussi ses limites. Dans le grand échiquier géopolitique et géoéconomique mondial, les États-Unis sont de plusieurs manières menacés par la compétition, surtout celle qui vient du projet européen. Certes, on est encore loin de voir la puissance européenne réellement menacer l’hégémonie américaine, mais le processus actuel pourrait mener à cela.

Dans plusieurs secteurs économiques et technologiques, l’Europe (et dans une moindre mesure le Japon) est en train de dépasser les États-Unis et la mise en place de l’euro pourrait menacer la suprématie du dollar, à long terme. Sur le plan de l’intégration d’ensembles plus vastes, l’Europe a également une longueur d’avance même si le processus est plus laborieux. Par des alliances stratégiques avec la Russie et d’autres puissances de l’Eurasie, l’Union européenne pourrait également ériger un dispositif stratégique faisant réellement ombrage à la super-puissance américaine. Cependant, celle-ci dans la conjoncture actuelle a encore des avantages immenses, à commencer par la dimension militaire. En effet, l’Union européenne reste un nain militairement, d’autant plus que les principaux pays n’ont pas réussi à déplacer les États-Unis dans leur contrôle de l’OTAN.

Il est donc rationnel et même impératif pour les États-Unis actuellement d’empêcher ce renforcement de l’Europe. Le conflit au Moyen-Orient est un excellent moyen pour atteindre ce but, car il permettra aux États-Unis de prendre le contrôle direct du flanc sud du vieux continent, d’autant plus important qu’il est le site des réserves énergétiques nécessaires à l’Europe. Bref à plusieurs égards, la stratégie de Georges W. Bush répond aux besoins de la superpuissance américaine qui veut s’assurer que le XX siècle restera un « siècle américain ».

Les objectifs politiques

À ces considérations fondamentales s’ajoute une autre dimension. De toute évidence, l’administration Bush est sur la brèche. Elle l’a été depuis le début, lors d’une élection où le président avait près d’un million de votes de moins que son adversaire Al Gore. Par la suite, Georges W. Bush a tenté de créer une sorte de crise nationale de l’énergie, pour justifier des investissements énormes destinés dans une large mesure à renvoyer l’ascenseur à ses supporteurs de l’industrie du pétrole. Mais encore là, cela n’a pas beaucoup marché. Enfin, M. Bush a tenté d’accentuer les réformes archi conservatrices pour transférer vers les secteurs privilégiés d’énormes ressources au détriment des couches populaires, via les coupures d’impôts.

Sur tout cela, M. Bush n’a pas réussi à se constituer une masse critique. Seuls les évènements du 11 septembre, et par après la surenchère militaire, a sauvé la mise de l’administration qui est devenue aux yeux de millions d’Américains le rempart contre la menace terroriste. La guerre planifiée contre l’Irak accentuera beaucoup cette dynamique, d’une part parce qu’elle permettra un déploiement sans précédent de la puissance militaire américaine, d’autre part parce qu’elle initiera, selon les dires du ministre de la défense Donald Rumsfeld, une « guerre sans fin » contre les ennemis présumés et réels des États-Unis La guerre contre l’Irak sera en effet le début d’une longue série de conflits, qui permettra à M. Bush de maintenir son image de « patriote » et de défenseur de la nation.

Les objectifs idéologiques

Au début de ce texte, on mettait en garde le lecteur contre une interprétation trop idéologique de la stratégie de M. Bush. Mais cela ne veut pas dire que cette dimension n’existe pas. Autour du président, du vice-président Chenney, du ministre de la défense Rumsfeld et d’autres personnages clés de l’administration actuelle comme le ministre de la justice John Ashcroft se développe une véritable vision du monde, non seulement conservatrice, mais agressive et totale. Le bon droit est avec les États-Unis parce que Dieu est avec nous, estime le président Bush. La croisade militaire est également une croisade morale, non seulement dans le monde mais aux États-Unis mêmes, où il faut rétablir, par la force si nécessaire, les valeurs essentielles de Dieu, la famille, la patrie. C’est la guerre des civilisations. La tolérance envers la dissidence, qu’elle soit politique, sociale ou culturelle, n’est plus à de mise. La criminalisation de l’opposition voire de la contestation est le moyen pour rétablir un « ordre moral » indispensable et dans ce contexte, la guerre « sans fin » constitue le contexte rêvé.

Les contradictions du projet

La vision de M. Bush constitue rien de moins qu’un nouveau projet hégémonique, une façon de remodeler le monde et les États-Unis C’est donc immense et la question est posée, en sera-t-il capable ? Aux États-Unis mêmes et pas seulement dans les milieux contestataires, la réponse est plutôt ambiguë. Des pans entiers de l’establishment, y compris au sein de l’armée et de la CIA, estiment que les États-Unis n’ont pas la capacité de s’imposer contre le reste du monde et que leurs efforts pour se poser en défenseur de la liberté et de la lutte contre le terrorisme ne pourront réussir à long terme. Dans un sens, les évènements des derniers jours confortent ce scepticisme. On ne peut que noter le fait qu’une très grande majorité de l’opinion mondiale, principalement en Europe, est contre l’offensive américaine.

Même aux États-Unis, le mouvement contre la guerre n’est pas insignifiant. Les gouvernements qui jouent la carte américaine, Blair en Angleterre Berlusconi en Italie et Asnar dans l’État espagnol, le font carrément à l’encontre de leur propre opinion, et fait à noter, pas seulement l’opinion de gauche. Les couches moyennes, relativement conservatrices, ne veulent pas de la guerre ni de l’hégémonie américaine totale. Lorsque cette force politique et sociale se conjugue à celle de plusieurs « gros joueurs » dans le reste du monde (Russie, Chine, Inde, Brésil), ce n’est pas petit.

Minuit moins cinq

Il se peut malgré tout que M. Bush décide de foncer en Irak. Après tout, il n’a pas trop de craintes à court terme sur le terrain militaire car il est très improbable que l’armée irakienne ait les capacités de se battre. Ce sera moins drôle après cependant, quand il s’agira de gouverner un territoire hostile où les USA n’auront d’autre choix que d’imposer une autre dictature pour remplacer celle de Saddam. Par la suite, les opposants étatiques et non-étatiques à la guerre remettront cela lorsque les États-Unis dans leur « guerre sans fin » s’apprêteront à déployer leur force ailleurs dans la région (Syrie, Iran, Arabie Saoudite, Palestine). Des conflits très durs mettront aux prises ces pays, mais aussi les principales puissances européennes et leurs alliés, avec les Etats-Unis.

Il est fort possible que l’occupation américaine de l’Irak et d’autres pays de la région vire au cauchemar, que l’armée américaine ne puisse se confiner dans des bases inaccessibles et via sa supériorité aérienne, que les coûts deviennent très élevés non seulement en termes économiques. À court terme, le ministre Rumsfeld se veut rassurant, « la guerre contre Saddam durera quelques jours » dit-il. Mais à long terme, cela sera une autre histoire.

Reste une autre hypothèse. Le mouvement contre la guerre actuelle va continuer de prendre de l’ampleur et de persister. Des gouvernements alliés vont être obligés de « backtracker ». Les « réalistes » à Washington vont s’imposer, forçant M. Bush à reculer. Celui-ci cherchera alors une porte de sortie, entre autres pour sauver la face. C’est ce que les dirigeants américains ont fait au moment du début de la fin pour les États-Unis au Vietnam.

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