Porto Rico : des manifestations de masse aux assemblées populaires

mercredi 4 septembre 2019, par Jacqueline Villarrubia-Mendoza, Roberto Vélez-Vélez

À la suite de la démission du gouverneur Rosselló, de nombreuses assemblées populaires se sont constituées sur tout le territoire de Porto Rico, avec pour but de poursuivre le débat — et de prolonger le mouvement populaire.

Article d’abord publié sur le site du North American Congress on Latin America (NACLA). Traduit par Johan Wallengren pour le Journal des Alternatives.

Un microphone trône au milieu d’une foule qui s’est massée sous quelques arbres de la Plaza Las Delicias à Ponce, principale ville de la côte sud de Porto Rico. Certains participants ont pris place au centre, sur des chaises de plage ou directement par terre, tandis que d’autres se sont assis sur des bancs de béton en arrière. D’autres encore se tiennent debout en périphérie, les yeux tournés vers le milieu du cercle formé par les participants. Il est un peu plus de six heures du soir.

Veronica, une jeune femme de l’Université de Porto Rico à Ponce, déclare l’assemblée ouverte et souhaite la bienvenue aux quelque 80 personnes réunies ce soir-là. Elle fait remarquer qu’une bonne partie des gens présents se sont déjà croisés lors des manifestations des derniers temps. « Au cours des nombreux échanges qui ont eu lieu quand les gens de Porto Rico sont descendus dans la rue pour réclamer la démission de Ricardo Rosselló, la même question était sur toutes les lèvres : “que va-t-il se passer après la démission de Ricky ?” », rappelle-t-elle. « Nous nous sommes donc réunis il y a quelques jours pour mettre au point solution que nous vous proposons aujourd’hui : l’assemblée populaire démocratique ». Cette réunion fut la première de nombreuses assemblées populaires organisées par une variété de groupes un peu partout à Porto Rico, avec pour objectif de déterminer la prochaine étape dans la suite à donner à l’expérience de démocratie populaire ayant récemment pris racine sur l’île. »

Les manifestations de masse qui ont abouti à la démission, le 25 juillet, du gouverneur de Porto Rico, Ricardo Rosselló (la démocratie directe ayant pris des formes diverses, allant notamment des défilés de danseurs aux caravanes de motocyclistes) ont engendré des dizaines d’assemblées populaires aux quatre coins de l’île et concrétisé une reprise des rênes politiques par le peuple portoricain. Ce que le mouvement a permis d’obtenir montre que si un groupe de citoyens est en mesure d’exercer une pression suffisante sur l’État, il a le pouvoir de le faire plier. Reste qu’après l’obtention de la démission de Rosselló, un risque de démobilisation des protestataires était largement appréhendé dans leurs rangs. Certains ont en effet exprimé la crainte que la vie quotidienne reprenne tranquillement ses droits et que les luttes de résistance acharnées du mois de juillet s’estompent progressivement dans la conscience collective. Toutes ces manifestations et marches auront-elles marqué le début et la fin du réveil politique ? Jusqu’où pourra-t-on pousser ce pouvoir nouvellement acquis ?

Les assemblées populaires

Avec la formation de ces assemblées populaires, les Portoricains ont été en mesure d’explorer l’ampleur des défis à relever. De telles assemblées se sont constituées au mois d’août dans différentes villes portoricaines, de Ponce, Mayaguez, Lares et Utuado à Caguas, Gurabo, San Juan et Carolina. Les gens se sont donné le mot sur les médias sociaux à l’aide de mots-clics tels que #asambleadepueblo. Différents secteurs de la société civile se sont ainsi fixé rendez-vous en se donnant la mission de réfléchir aux moyens d’assurer la continuité de la mobilisation citoyenne et d’entamer un débat en profondeur sur la question de la gouvernance.

Ces tribunes populaires récemment organisées l’ont été selon des modalités diverses, mais elles ont en commun d’être issues d’un processus organique privilégiant une démarche collective. Dans certains cas, les assemblées ont été divisées en petits groupes d’une dizaine à une quinzaine de participants tout au plus. Au sein de ces groupes, un débat a été lancé pour réfléchir aux questions soulevées par les organisateurs, le résultat de ces discussions devant ensuite être présenté en séance plénière. Ce mode de fonctionnement particulier, adopté dans des communautés telles que celles de Mayagüez et de Caguas, a été organisé autour de questions telles que celles-ci : ce qui se passe à Porto Rico, les actions à envisager dans les différents dossiers et l’organisation du mouvement collectif. Dans le cas de Mayagüez, les personnes présentes ont été invitées à rejoindre, peu avant le début de la réunion, l’un des dix facilitateurs choisis parmi les participants. Une fois les groupes formés, un preneur de notes était choisi au sein de chaque groupe pour consigner les idées avancées, en vue d’une mise en commun ultérieure. Ce mode d’organisation des assemblées visait à permettre à toutes les personnes présentes de formuler leurs griefs et d’exprimer leurs idées, en faisant une large place aux personnes récemment converties au militantisme politique.

D’autres assemblées, telles que celles de Ponce et de Lares, ont opté pour un débat public avec des interventions limitées à deux à cinq minutes (selon le nombre de participants) pour réfléchir sur l’état de la situation, exprimer leurs préoccupations et proposer des solutions. Lors des réunions organisées sur ce modèle, les coordinateurs demandaient aux gens de s’inscrire sur une liste afin de se passer la parole, la liste d’intervenants ainsi constituée permettant d’éviter que quiconque cherche à monopoliser la discussion. Un chronométrage était également assuré pour éviter que le temps de parole individuel ne soit dépassé. Toutes ces assemblées, peu importe leur déroulement, étaient fondées sur les mêmes principes d’inclusion, d’horizontalité et d’ouverture.

Les organisateurs ont également pris soin de faire respecter le principe selon lequel le but visé n’est pas d’offrir aux partis politiques une tribune pour défendre leurs causes, mais plutôt de permettre aux membres individuels de la société civile de soumettre leurs idées et propositions dans l’optique de la réalisation d’un changement social transformateur émergeant de la population. Bien que les assemblées comptent généralement des participants bien au fait des procédures – et des complexités du processus parlementaire –, un nombre important de participants étaient des novices, créant ainsi une zone d’innovation et d’expérimentation à l’intérieur de l’espace d’expression démocratique.

Même si les assemblées populaires commencent seulement à prendre forme et que chaque communauté a ses préoccupations propres, il est déjà possible de dégager certaines questions qui ont dominé les discussions des assemblées ; ces questions se sont avérées renvoyer à des préoccupations socio-économiques et politiques imbriquées.

Des préoccupations collectives

Sur le front socio-économique, dans cette île aux prises avec une dette publique en expansion qui a atteint 124 milliards de dollars américains et où la mise en œuvre de mesures d’austérité ont conduit la classe ouvrière et la population paupérisée à se mobiliser, les participants aux assemblées ont repris de nombreux thèmes qui étaient déjà à l’avant-plan des manifestations de ces dernières années. Les gens ont encore à l’esprit la réforme du droit du travail qui se poursuit et qui a restreint les droits des personnes entrant sur le marché du travail. Les gens sont nombreux à considérer que cette réforme a des conséquences particulièrement dommageables pour la jeune génération, qui est confrontée à des perspectives d’emploi plus précaires, ce qui tend à dissuader les jeunes de rester sur l’île. Beaucoup de gens ont également exprimé des préoccupations à l’égard de la déliquescence du système éducatif, s’inquiétant des conséquences de la fermeture d’écoles, non seulement pour les enfants concernés mais pour les communautés en tant que telles. Par exemple, lors d’une des assemblées populaires, Roxana, sociologue et organisatrice communautaire, a déclaré : « L’état du système éducatif me préoccupe beaucoup. Nous devons exiger que le gouvernement nous dise ce qui va advenir de nos écoles. Nous ne pouvons pas continuer à voir les écoles fermer les unes après les autres dans des communautés où les besoins sont criants ; ce serait indigne. »

Les gens en ont aussi contre la privatisation des services essentiels, qu’il s’agisse des soins de santé ou des autres services publics, le train de mesures instaurant cette privatisation étant considéré par le gouvernement comme un volet prioritaire de son programme économique. Les mesures en question sont de manière générale imposées par le Conseil de contrôle budgétaire (Fiscal Control Board, FCB) établi aux termes de la Loi sur la surveillance, la gestion et la stabilité économiques de Porto Rico (Porto Rico Oversight, Management, and Economy Stability Act, PROMESA) de 2016. Les autres questions brûlantes abordées dans le cadre des assemblées populaires avaient notamment trait à la diminution des fonds disponibles pour les régimes de retraite publics, la situation empêchant le gouvernement d’honorer ses obligations financières envers les employés de l’État et entachant sa capacité d’offrir des logements sociaux abordables et sécuritaires.

En lien assez direct avec les problèmes socio-économiques mentionnés ci-dessus, les participants aux assemblées populaires ont identifié le caractère illégal de la dette publique – et le rôle du Conseil de contrôle budgétaire à cet égard – comme un dossier urgent justifiant une contestation dans les rues et sur les places publiques. Outre leurs critiques réitérées à l’égard des effets de ces mesures d’austérité, les participants aux assemblées populaires ont émis des propositions visant à créer des conseils d’audit citoyen de la dette, avec pour exigences que le Conseil de contrôle budgétaire et les politiciens fassent preuve d’une plus grande transparence et qu’un audit de la dette publique soit effectué. Des organisations issues du peuple telles que le front commun pour l’audit de la dette (Frente Ciudadano por la Auditoría de la Deuda) ont pris les choses en main et ont dénoncé l’inconstitutionnalité d’une partie de la dette, sans toutefois réussir à faire bouger le Conseil de contrôle budgétaire ni le gouvernement de Porto Rico.

Au chapitre des autres préoccupations politiques exprimées, on trouve la recherche de solutions de rechange au système politique actuel qui privilégie les deux partis politiques traditionnels, ainsi que le souci de venir à bout de la situation coloniale de l’île, ces thèmes faisant écho aux manifestations de juillet. Aux yeux de nombreux participants aux assemblées, le système à deux partis dominants – ainsi que le comportement corrompu des politiciens – ont paralysé le processus politique. La conviction est largement partagée que les partis politiques traditionnels ont laissé tomber le peuple, qui cesse par conséquent de lui accorder sa confiance et de reconnaître sa légitimité. Nombre de suggestions visaient à mettre en branle un processus d’assemblée constitutionnelle voué à la réécriture de la constitution actuelle, tandis que d’autres propositions faisaient ressortir la nécessité de cultiver une politique participative plus active susceptible de générer un plus grand engagement des citoyens.

De nombreux groupes représentatifs au sein des assemblées populaires s’entendent pour considérer que le statut colonial de Porto Rico est au cœur même des problèmes dénoncés. La question de la résolution à prendre à l’égard des relations entre les États-Unis et Porto Rico – qu’il s’agisse de prôner l’annexion ou la sécession – ont imprégné tous les aspects des débats politiques sur l’île depuis la fin de la guerre cubano-hispano-américaine, en 1898. Le débat autour de la question du statut actuel de l’île a été plombé il y a quelques années, après que la cour suprême a déterminé qu’en vertu de la constitution de 1952, Porto Rico, en tant que territoire des États-Unis, ne pouvait revendiquer son autonomie, et d’autant moins sa souveraineté. Cette décision à l’égard du statut d’État libre associé (Estado Libre Asociado) faisant partie du commonwealth a dissipé les espoirs que ce statut offre une solution viable à long terme. Nombre de participants aux assemblées populaires ont vu dans les manifestations de masse une prise de conscience du statut colonial et une propension à œuvrer pour la décolonisation. Toutefois, en raison de la nature clivante de la question de la colonisation, celle-ci a été abordée avec une grande prudence au sein des assemblées populaires. Damaris, une participante à l’assemblée de Mayagüez, a déclaré que « si nous voulons inclure toutes les couches de la population, nous devons faire attention quand nous abordons la question du colonialisme. Tout le monde n’a pas la même opinion, ce qui risque mener à un désengagement, une démobilisation. » Le consensus apparent autour de #RickyRenuncia est encore considéré fragile et il est à craindre que les factions idéologiques sapent l’unanimité virtuelle.

Dans le but de définir des étapes concrètes en vue de la résolution de ces problèmes, les assemblées populaires s’orientent vers la création de groupes de travail chargés de mener une réflexion et de mettre en œuvre des plans d’action. Dans certaines villes, les personnes présentes aux assemblées ont proposé d’organiser des ateliers afin d’éduquer les citoyens à la démocratie participative et de leur fournir les outils nécessaires pour assurer une large participation aux processus décisionnels sur l’île. Par exemple, un participant du nom de Josue a déclaré à l’assemblée de Ponce : « Je pense que le problème auquel nous sommes confrontés est que nous avons un État qui ne nous représente pas... Nous devrions chercher à participer au processus de prise de décision et nos assemblées populaires devraient servir de moyen pour y arriver. » D’autres participants ont proposé de produire une résolution écrite rassemblant les doléances de la population destinée à la gouverneure qui vient d’être assermentée. En outre, un consensus s’est dégagé pour ce qui est d’instituer un réseau d’assemblées en vue de travailler sur des dossiers communs et d’avoir ainsi plus d’impact sur l’échiquier politique national.

Certaines assemblées populaires n’ont pas manqué de faire ressortir l’importance de resserrer les liens avec la diaspora portoricaine, qui a elle aussi subi directement ou indirectement les conséquences de la crise socio-économique et politique de l’île. On pourrait faire appel à la diaspora pour solliciter le soutien de cette communauté ayant un rôle crucial à jouer pour aider à défendre les intérêts du peuple portoricain par le biais de campagnes de sensibilisation, en se servant de son influence politique pour faire pression sur le congrès. Comme l’a souligné Amara, une participante à l’assemblée populaire de Lares, « En ce qui concerne le débat auquel participe le peuple au niveau local, il est essentiel qu’il serve aussi à établir un dialogue avec la diaspora ; il s’agit de penser à des moyens de soutenir les gens de la diaspora qui souhaitent nous aider à secouer le joug d’un système aux visées dominatrices. »

Ces dernières années, la communauté portoricaine exilée aux États-Unis a joué un rôle de plus en plus grand en tant qu’allié politique et pourvoyeur de ressources pour les costaricains et les mouvements populaires de l’île, comme en témoignent la mobilisation de cette communauté contre la Loi sur la surveillance, la gestion et la stabilité économiques de Porto Rico et l’afflux d’aide et de dons de sa part après l’ouragan Maria. Ces liens ont été renforcés par les nombreuses manifestations de solidarité réclamant la démission de Rosselló en juillet, ainsi que l’émergence d’assemblées calquées sur celles de Porto Rico sur le continent, dans des villes comme Pittsburgh et New York.

Des pas en avant

Il est trop tôt pour déterminer si cette puissance nouvellement acquise aboutira à un changement radical des structures politiques à Porto Rico, et quelle forme pourrait prendre pareil changement. Ce qui est certain, c’est que le désir d’autonomie induit par la participation de la population aux mobilisations de masse a indéniablement conduit à un réveil politique. La tenue des assemblées populaires donne à penser que les gens sont au début d’un processus d’appropriation et cherchent à faire l’expérience de la démocratie participative et de ses vecteurs, à savoir l’autonomisation, l’autogestion et l’autodétermination. Le fait que les manifestations se soient muées en assemblées populaires suggère qu’il y a une « proposition derrière les protestations », qu’un principe est à l’œuvre pour inciter les gens mobilisés dans les manifestations à élaborer leurs propres solutions alternatives en vue de remettre en question l’ordre en place. Cette approche a été employée dans le cadre du travail de terrain accompli par le mouvement de Vieques et a également influencé le travail effectué à Casa Pueblo, dans la municipalité d’Adjuntas. La montée des assemblées populaires dans les différentes régions de l’île et les pressions soutenues exercées par les participants pour que l’État entende la voix du peuple montrent qu’on assiste à la maturation d’un proyecto de país, c’est-à-dire un projet national visant à instaurer pacifiquement une nouvelle gouvernance.

Citant le célèbre révolutionnaire Ramon Emeterio Betanches, Ramón Rodriguez a posé cette question à l’assemblée de Ponce : « Pourquoi les Portoricains ne se révoltent-ils pas ? » L’assemblée a répondu : « Nous affirmons notre présence – notre moment est venu ».

À propos de Jacqueline Villarrubia-Mendoza

Jacqueline Villarrubia-Mendoza est professeure agrégée au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Colgate. Ses recherches portent sur les migrations de l’Amérique latine et des Antilles vers les États-Unis. Ses travaux ont notamment été publiés dans Latino Studies, Current Sociology et le Journal of Migration and Integration.

À propos de Roberto Vélez-Vélez

Roberto Vélez-Vélez est professeur associé de sociologie à l’Université d’État de New York à New Paltz. Il a effectué des recherches centrées sur le mouvement anti-militaire à Vieques (Porto Rico), et sur les recoupements entre mémoire, identité et politique dans les dynamiques politiques américano-latino-américaine. Ses travaux ont été publiés dans Mobilization, Social Movements Studies et l’American Journal of Cultural Sociology.

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