Pays libre à vendre !

samedi 26 avril 2003, par Naomi KLEIN

Le 16 avril, le secrétaire à la Défense des États-Unis, Paul Wolfowitz, a déclaré que les Nations unies n’avaient aucun rôle à jouer dans la mise sur pied d’un gouvernement intérimaire en Irak. La direction américaine durera au moins six mois, peut-être même plus.

Avant que le peuple irakien n’ait son mot à dire quant au gouvernement qui sera choisi, les décisions économiques clés concernant le futur de l’Irak auront déjà été prises par leurs occupants. « Il doit y avoir une administration compétente dès le premier jour, a dit Wolfowitz. Les gens ont besoin d’eau, de nourriture et de médicaments. La canalisation et l’électricité doivent fonctionner. Ça, c’est la responsabilité de la coalition. »

C’est ce qu’on appelle habituellement la « reconstruction ». Mais les intentions américaines vont bien au-delà de ce concept. L’Irak fait figure de grand tableau noir encore vierge où chacun à Washington peut y dessiner ses rêves : privatisation complète, mainmise étrangère et libre-échange.

Soulignons que les 4,8 millions de dollars en contrat de gérance du port de Oum Qasar ont déjà été remis à une compagnie américaine, Stevedoring Services, et que des négociations similaires quant à l’administration de l’aéroport sont en cours. L’Agence de développement international des États-Unis (USAID) a invité les multinationales américaines à soumissionner sur tout, de la reconstruction des routes et des ponts à la distribution de cahiers scolaires. La durée de ces contrats n’est pas spécifiée. Quelle est la marge entre la reconstruction et la privatisation ?

L’administration Bush sait qu’elle ne peut parler ouvertement de la vente du pétrole irakien à ExxonMobil et Shell. Elle laisse cette tâche à des personnes comme Fahdil Chalabi, ancien ministre du Pétrole irakien et directeur exécutif du Center for Global Energy Studies. « Nous avons un besoin urgent que l’argent entre dans le pays. La seule façon est de privatiser l’industrie », a-t-il déclaré.
Chalabi fait partie d’un groupe d’exilés qui ont conseillé le Département d’État sur comment faire cette privatisation sans qu’elle n’ait l’air de venir des États-Unis. Le 6 avril, ce groupe a tenu une conférence à Londres, invitant l’Irak à entreprendre rapidement la privatisation après la fin de la guerre. L’administration Bush s’est montrée reconnaissante en promettant qu’il y aurait de nombreux postes à pourvoir par des exilés irakiens au sein du gouvernement intérimaire.

Certains affirment qu’il est trop simpliste de dire que la raison de cette guerre est le pétrole. Ils ont raison. Cela concerne le pétrole, mais aussi l’eau, les routes, les trains, les télécommunications, les ports et la drogue. Et si on ne met pas de oh là, l’« Irak libre » sera le pays le plus vendu.

Ce n’est pas surprenant qu’autant de multinationales lorgnent du côté de tant de ressources inexploitées. Ce n’est pas seulement le coût de la reconstruction qui est évalué à plus de 100 milliards de dollars ; c’est aussi le « libre-échange » qui ne va pas très bien ces temps-ci. De plus et plus de pays en développement rejettent la privatisation, alors que la Zone de libre-échange des Amériques est largement impopulaire en Amérique latine.

Les négociations avec des pays souverains peuvent être difficiles. Il est beaucoup plus facile de démanteler un pays, l’occuper et le reconstruire à sa main. Bush n’a pas abandonné le libre-échange, comme certains l’ont proclamé, il a seulement une nouvelle doctrine : « Bombarder avant d’acheter. »

Le peuple irakien, affamé et affaibli par les sanctions, dévasté par la guerre, se réveillera de ce traumatisme en réalisant que son pays a été vendu dans son dos. Il découvrira aussi que sa toute nouvelle « liberté » a déjà été prémâchée par des décisions économiques irréversibles alors que les bombes n’avaient pas fini de lui tomber sur la tête.

On lui demandera ensuite de voter pour ses nouveaux dirigeants, en lui souhaitant bienvenue dans le merveilleux monde de la démocratie.


Naomi Klein, billetiste, journal Alternatives

Une version plus longue (en anglais) est parue dans The Nation.

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