Pakistan : le quitte ou double du général

vendredi 30 novembre 2007, par Feroz Mehdi

Le 3 novembre, le président du Pakistan, le général Pervez Musharraf, a peut-être franchi le point de non-retour en décrétant l’état d’urgence dans tout le pays. La loi d’exception n’a pas suffi à bâillonner l’opposition, et le général-président semble déjà préparer sa sortie de piste.

Depuis l’imposition de l’état d’urgence, des milliers de personnes ont été arrêtées et jetées en prison, notamment des journalistes, des avocats et des militants des droits de la personne. Pire, la police et les forces de sécurité se sentent désormais autorisées à attaquer avec une très grande brutalité les manifestations pacifiques qui se déroulent dans toutes les grandes villes du pays.

Photo : AP Photo / Mohammad Zubair

La répression n’épargne personne. La présidente de la commission indépendante des droits de l’homme, également rapporteur de l’ONU pour les crimes extrajudiciaire, Mme Asma Jehangir, a été placée en résidence surveillée. Même chose pour l’éminent militant des droits humains, I.A. Rehman, âgé de... 77 ans.

L’une des principales opposantes politiques au régime Musharraf, Benazir Bhutto, revenue d’exil peu de temps avant l’imposition des mesures d’urgence, a elle aussi été placée en résidence surveillée. Un cordon de policiers a été placé autour de son domicile pour l’empêcher de participer à une manifestation à Rawalpindi.

Pour justifier l’imposition de la loi d’exception, le général Musharraf a évoqué divers prétextes, notamment « une augmentation des activités extrémistes et des attaques terroristes ». Selon lui, la violence avait atteint un tel niveau qu’elle constituait désormais « une grave menace pour la sécurité et le droit à la propriété des citoyens du Pakistan ». Le général ajoutait aussi que « certains juges avaient outrepassé les limites de l’autorité judiciaire au point de s’arroger les fonctions législatives et exécutives ».

Mais l’imposition de l’état d’urgence et l’arrestation de milliers d’opposants n’ont pas suffi à faire cesser la vague de manifestations qui balaie le pays depuis des semaines. C’est tout le contraire. Le plus souvent, les manifestants demandent que le président Pervez Musharraf abandonne son poste dans l’armée et qu’il déclenche les élections prévues pour la mi-janvier.

Au cours d’une manifestation organisée au Karachi Press Club, le lendemain de l’imposition des mesures d’urgence, Mohammed Ali Shah, le président de l’un des plus vastes mouvements sociaux du Pakistan, le Fisherfolk Forum, s’est exprimé au nom de plusieurs autres organisations. « L’unité de tous les Pakistanais de bonne volonté ne peut plus attendre. Nous devons serrer les rangs pour lutter contre la loi martiale qui vient de nous être imposée. »

De fait, le directeur du Pakistan Institute of Labour Education and Research (PILER), Karamat Ali, voit de l’espoir derrière la résistance qui se poursuit malgré les arrestations et la répression. « Dans l’histoire du Pakistan, on n’a jamais vu une chose pareille. L’indignation publique ne retombe pas. Les manifestations continuent. En fait, elles ont même augmenté depuis l’imposition de l’état d’urgence par notre dictateur militaire. Par le passé, sous le règne de dictateurs comme Zia-ul-Haq et Ayub Khan, les gens avaient peur d’exprimer leur désaccord dans de telles conditions. »

D’un point de vue politique, tout le monde sent bien que le général Musharraf est cerné de toutes parts. Menacé par des kamikazes appartenant à des organisations islamistes, laminé par les attaques du pouvoir judiciaire, contesté par les mouvements de la société civile et des partis politiques appartenant à l’opposition, il n’a plus guère d’amis vers qui se tourner. Sauf peut-être une poignée de généraux fidèles qui l’entourent. Pour couronner le tout, les États-Unis et plusieurs pays occidentaux font pression sur lui pour qu’il abandonne son rôle de militaire et qu’il tienne des élections démocratiques.

Une fois de plus, Pervez Musharraf est condamné à gagner du temps. Pour l’instant, il plaide sa cause auprès de ses maîtres occidentaux, en faisant valoir que la démocratie pakistanaise n’est pas aussi solide que chez eux. Nul doute qu’il tente aussi d’expliquer que les mesures d’urgence sont nécessaires dans le contexte pakistanais. Mais personne n’adhère plus à ce genre d’arguments, autant chez lui qu’à l’étranger.

Le 7 novembre, à Karachi, plusieurs grandes organisations pakistanaises reliées à la défense des droits humains ont unanimement dénoncé l’état d’urgence. Elles ont tout à la fois dénoncé « l’imposition de l’état d’urgence, l’adoption d’un ordre constitutionnel provisoire, la suspension des droits fondamentaux et le démantèlement de toute la structure judiciaire, par le chef de l’armée ». Les organisations, parmi lesquelles on retrouvait des syndicats, l’union des écrivains, des organisations féministes et plusieurs formations politiques progressistes ont aussi estimé que la loi d’exception était « illégale et inconstitutionnelle ».

Pour ces différentes organisations, la décision de Pervez Musharraf « équivaut à une abrogation de la Constitution et à l’imposition de la loi martiale... un geste assimilable à de la haute trahison selon l’article 6 de la Constitution du Pakistan ». La réunion a aussi exigé l’établissement d’un calendrier pour la tenue d’élections libres, justes et impartiales. Elle a précisé que le vote devrait se dérouler sous la supervision d’un gouvernement de transition neutre et d’une commission électorale indépendante, dont l’autorité serait reconnue par tous les partis et tous les groupes d’opinion du pays.

Pour l’instant, le fait que les manifestants continuent de réclamer sans relâche des élections démocratiques constitue un signe encourageant. Il porte en lui la promesse d’un renforcement des institutions démocratiques, dans un pays qui a été dirigé par les militaires durant la moitié de son existence, depuis 1947. Mais cela ne peut être réalisé du jour au lendemain. S’il existe la moindre possibilité d’instaurer durablement une démocratie digne de ce nom au Pakistan, cela peut seulement se faire en respectant la volonté du peuple et l’esprit profondément démocratique des actions en cours.

À court terme, une analyse réaliste de la situation et des demandes populaires semblerait commander aux principaux acteurs d’amorcer des pourparlers le plus tôt possible. Autrement dit, pour dénouer la crise, l’armée (Pervez Musharraf), l’opposition politique (Benazir Bhutto) et l’appareil judiciaire (le juge en chef de la Cour suprême, Iftekhar Chaudhry) devraient favoriser le passage à l’étape suivante en parvenant à un accord rapide.

Au moins deux éléments laissent croire qu’un accord est possible et que des élections démocratiques peuvent être tenues dans les plus brefs délais. D’abord, le général Musharraf a répété à plusieurs reprises qu’il abandonnera son poste au sein de l’armée dès que la Cour suprême reconnaîtra sa récente élection à titre de président civil. Ensuite, Benazir Bhutto a été blanchie des accusations de corruption qui pesait contre elle, ce qui lui donne le droit constitutionnel de redevenir première ministre.

En attendant, Pervez Musharraf a déjà annoncé que des élections auront lieu le 8 janvier 2008. Et la Cour suprême, recomposée avec des juges qu’il a lui-même choisis, a déclaré légale son élection récente comme président. Il ne serait guère étonnant qu’il abandonne son uniforme militaire dans un avenir rapproché. Le général a aussi répété qu’il ne lèverait pas l’état d’urgence tant que les élections n’auraient pas eu lieu, sous prétexte que le chaos se mettrait aussitôt à régner et qu’il empêcherait la tenue d’élections justes.

Mais le peuple pakistanais ne croit plus aux théories du président Musharraf. Alors les manifestations continuent. La répression aussi. Désormais, on sait que des élections auront lieu, avec ou sans la levée de l’état d’urgence. Reste à savoir si l’armée laissera le processus démocratique suivre son cours en restant cantonnée dans ses casernes. Ou si l’histoire du Pakistan se répétera une fois de plus.


L’auteur est chargé de projet Asie au sein d’Alternatives

À propos de Feroz Mehdi

Secrétaire général, Alternatives International *

Feroz Mehdi est membre fondateur d’Alternatives et travaille depuis plusieurs années aux projets lliés à la région de l’Asie du sud. Il a aussi travaillé aux niveau des programmes d’éducation au Québec et au Canada, organisant notamment des conférences et contribuant à la publication de bulletins d’actualité et de documents d’analyses et d’information.

Depuis 2007, Feroz est Secrétaire général de la fédération Alternatives International dont le secrétariat est basé à Montréal. Alternatives International compte 9 membres représentant le Canada, la France, le Brésil, Israël, la Palestine, l’Afrique du sud, le Niger, l’Inde et le Maroc.

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