Objectif Faim Zéro au Brésil

samedi 1er mars 2003, par France-Isabelle LANGLOIS

Le 30 janvier, le nouveau gouvernement brésilien lançait son ambitieux programme Faim Zéro sur les deux grandes chaînes de télévision du pays. « La faim est aujourd’hui un fléau mondial qui touche des milliards d’êtres humains à travers la planète. Nous, Brésiliens et Brésiliennes, nous avons l’obligation de faire notre part », a alors affirmé le président Luis Inácio Lula da Silva. Ce avec quoi est bien d’accord Frei Betto, l’un des conseillers spéciaux de Faim Zéro, avec qui nous nous sommes entretenue.

Le Brésil est un immense pays qui compte 170 millions d’habitants. Il est l’une des 10 puissances économiques les plus importantes et son système bancaire comme son industrie y sont très développés. Pourtant, « le Brésil est l’un des trois pays au monde où les inégalités sociales sont les plus grandes », rappelait Frei Betto lors de notre rencontre à Porto Alegre dans le cadre du Forum social mondial (FSM) 2003, fin janvier. En effet, 33 % des Brésiliens vivent en dessous du seuil de la pauvreté, soit, selon l’Institut de recherche appliquée en économie (IPEA) du Brésil, 56,9 millions de personnes dont 24,7 millions sont dans l’indigence la plus complète. Ces gens survivent avec moins de deux dollars par jour, et le salaire minimum n’est que de 200 reais par mois, l’équivalent de moins de 100 dollars canadiens.

Un homme libre

Frei Betto (frère Betto), un homme petit et mince aux cheveux gris, âgé de 57 ans, cumule plusieurs responsabilités. Il agit, entre autres, comme conseiller auprès du Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre et de l’Union brésilienne des mouvements populaires. Et aujourd’hui, il est l’une des personnes clés du gouvernement du parti des travailleurs (PT) en tant que conseiller spécial de la mise en œuvre du programme Faim Zéro. Un défi incommensurable que se sont lancé Lula et ses ministres.

Frei Betto est un Dominicain qui a consacré sa vie à lutter contre la pauvreté. Dans les années 60, il a été au cœur du mouvement de renouvellement de l’Église catholique et a fait partie du groupe de théologiens qui en Amérique latine ont développé la théorie de la libération. Celle-ci est fondée sur l’idée que la libération commence ici, sur terre, pas seulement au ciel. Et qu’être libre, c’est d’abord se libérer de la pauvreté.

Dans les années 70, sous la dictature des militaires, Frei Betto sera emprisonné et torturé. Il prendra ensuite la porte de l’exil et ne rentrera qu’en 1978 au moment où l’amnistie sera prononcée. Le religieux a aussi participé à la révolution nicaraguayenne et est - peut-être curieusement - un ami personnel de Fidel Castro, avec qui il entretient une correspondance régulière sur la religion et l’existence de Dieu. Des entretiens qui ont d’ailleurs été publiés et traduits en français.

De l’expérience nicaraguayenne, l’homme semble garder un souvenir amer : « Après la défaite qu’a connue le Nicaragua, le gouvernement brésilien ne peut se permettre d’échouer », affirme le religieux d’un ton qui n’autorise aucune discussion. Là-dessus, il rejoint tout à fait le sentiment de Lula qui a aussi affirmé, lors de son discours devant les participants du FSM le 24 janvier, que les Brésiliens n’avaient pas le droit de ne pas réussir.

« Soldats » de la faim

Et de cet air sérieux, calme et posé que l’on connaît bien aux hommes de religion, Frei Betto explique méthodiquement le programme Faim Zéro, étape par étape, comme s’il s’agissait d’une chose naturelle et évidente. Une tâche qui demande certes beaucoup de travail, mais qui n’a aucune raison d’échouer. « Nous ne réinventerons pas la roue, affirme-t-il. Il y a 300 mille personnes qui font déjà ce travail au Brésil : des religieux, des travailleurs communautaires et des agents de la santé au service de l’État. Tous ces gens seront mobilisés pour Faim Zéro. » Mais ce ne sera pas suffisant. C’est pourquoi il sera mis sur pied, parallèlement, un programme de formation de travailleurs communautaires qui viendront grossir les rangs des « soldats » de la faim.

Il ne s’agit pas que de distribuer de la nourriture et de créer une dépendance vis-à-vis de l’État plus grande encore, avertit Frei Betto. Faim Zéro, c’est un programme complexe où formation, soutien aux producteurs locaux, collations scolaires et cartes alimentaires magnétiques se combinent. L’idée est de donner les moyens à tous de se nourrir convenablement trois fois par jour, sans avoir recours à la charité. Ici, le religieux critique fortement la façon de faire traditionnelle de la coopération qui, le plus souvent, n’est que caritative. « Avec Faim Zéro, celui qui reçoit est aussi un agent actif du programme. »

L’aspect éducation et formation prend ici tout son sens.
Le religieux est d’abord un éducateur populaire, et pour lui : « L’alimentation la plus importante, c’est la formation. » Il regrette que les écoles soient fermées après les heures des cours alors qu’on peut utiliser ces établissements les soirs et les fins de semaine pour faire de l’éducation auprès des parents comme des enfants : « L’école doit être un laboratoire pour l’inclusion sociale où l’on apprend qu’un autre monde est possible. »

Déterminés

Bien sûr, la tâche apparaît insurmontable. Le budget de l’État doit composer avec d’importantes limites imposées notamment par les institutions financières internationales. Dans un premier temps, le programme Faim Zéro sera mis en application presque exclusivement dans neuf États du Nord-Est, la région la plus pauvre, touchée par la sécheresse et la famine. Mais Frei Betto comme Lula et les autres membres du PT sont déterminés à aller de l’avant, peu importe le temps et les efforts que cela prendra.
En s’attaquant à la pauvreté, aux inégalités, aux injustices endémiques au Brésil, le gouvernement du PT est convaincu de contribuer à l’« effort de guerre » de la solidarité internationale. Critiquant l’intention des États-Unis d’attaquer l’Irak, le président brésilien Lula a scandé lors du lancement du programme Faim Zéro : « Notre guerre à nous ne provoquera la mort de personnes, mais sauvera des vies. »

France-Isabelle Langlois, coordonnatrice et rédactrice, journal Alternatives


L’auteure a participé au FSM au nom d’Alternatives et du journal Le Devoir. Cet article a d’ailleurs été publié dans l’édition du Devoir du samedi 8 février 2003.

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