Numérisation : La lutte actuelle pour la suprématie du marché mondial

mardi 9 février 2021, par Nathan Weis, Peter Schadt

Sous la bannière de la « souveraineté numérique », une UE divisée à l’intérieur s’apprête à s’attaquer à « America First » et au programme chinois de « double circulation ».

Les États-Unis et la Chine sont engagés dans une guerre commerciale, et le moteur de cette guerre est « la course à la domination technologique », selon un document du groupe de réflexion britannique Chatham House. Dans la « guerre technologique entre les États-Unis et la Chine, l’Europe est prise entre les deux fronts », a récemment averti le quotidien économique allemand Handelsblatt. En guise de riposte, la Commission européenne a réservé une grande partie du nouveau fonds de reconstruction pour l’acquisition ou la défense de la « souveraineté numérique » de l’Europe. La technologie est donc évidemment une question de pouvoir. Celui qui la contrôle contrôle les autres. Mais qu’est-ce exactement que la « domination technologique » à l’âge du numérique ?

Michael Roth, ministre adjoint chargé des affaires européennes, écrit dans la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung du 4 octobre 2020 : « Celui qui donne le ton au niveau mondial pour les technologies clés telles que l’intelligence artificielle pourra dominer sur le plan économique, politique et aussi militaire. La course à la suprématie technologique est au centre d’une nouvelle compétition mondiale. » Mais quel est le contenu de cette domination numérique ?

Dans son discours sur l’état de l’Union en septembre 2020, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé pas moins d’une « décennie numérique » pour l’Europe. Elle a demandé que des objectifs clairement définis soient fixés pour une « Europe numérique d’ici 2030. Pour y parvenir, l’Europe doit prendre l’initiative dès maintenant, sinon elle devra suivre pendant longtemps les autres qui nous fixent ces normes. C’est pourquoi nous devons agir rapidement. »

Les trois puissances mondiales - l’UE, la Chine et les États-Unis - luttent aujourd’hui pour la suprématie économique. Les champs de bataille se trouvent dans le développement et l’acquisition de technologies numériques. Et comme l’indiquait von der Leyen, l’une de leurs armes les plus décisives consiste dans la capacité d’imposer ses propres normes sur le marché mondial. Examinons leurs plans de bataille.

La norme

Selon Ursula von der Leyen, si l’on veut que la numérisation de l’Europe soit un succès, il faut des normes. D’un point de vue purement technique, cela n’est pas surprenant au premier abord, car une norme ne signifie rien d’autre qu’un langage commun pour les machines qui doivent être reliées entre elles comme « l’Internet des objets ». Une norme très connue des utilisateurs finaux est, par exemple, la connexion USB (Universal Serial Bus). En revanche, il existe encore une pluralité de connexions différentes pour les prises de charge des voitures électriques.

D’un point de vue économique, les différences de langage et de normes constituent une barrière à l’activité de chaque entreprise et donc une limitation au capital que les États souhaitent faire fructifier. Si une voiture électrique ne peut pas être chargée à chaque borne de recharge, c’est un argument contre les voitures électriques et cela limite l’activité des fournisseurs de bornes de recharge. Une norme doit donc être instaurée.

Mais il y a de la concurrence pour la définition de cette norme. D’une part, des entreprises tentent de faire de leur langage respectif la norme pour les autres. Dans cette situation, l’application de sa propre norme est le moyen dont dispose l’entreprise pour forcer ses concurrents à quitter le marché par des « effets de verrouillage » (de lock-in). Lors de l’achat de nouveaux produits, les utilisateurs se rabattent alors sur des produits compatibles avec ceux qu’ils ont déjà. Par exemple, l’utilisateur d’un iPhone d’Apple est plus susceptible d’utiliser un Mac Book du même fabricant parce que les appareils communiquent bien entre eux.

Ce qui est vrai pour les techniques et les interfaces, s’applique aussi aux plateformes d’interconnexion numérique. C’est notamment le cas des clouds, où quatre fournisseurs américains et un fournisseur chinois dominent 75% du marché mondial – Amazon Web Services est à l’heure actuelle le leader mondial incontesté. Avec Gaia-X, l’Allemagne et la France ont pour objectif de développer un cloud européen et d’établir une norme européenne dans le domaine des infrastructures des données.

Le fait que les produits, interfaces et connexions ne disposent pas d’une norme générale devient ainsi un outil dans la concurrence entre les entreprises et les Etats. Mais les effets restent contradictoires : d’une part, une norme distincte protège l’entreprise de ses concurrents. D’autre part, les possibilités de vente restent toutefois limitées si le produit de l’entreprise n’est pas compatible avec tous les autres. Une troisième possibilité dans cette compétition pour la norme est l’octroi de licences : les entreprises essaient de faire de leur propre technologie la norme pour tous en autorisant son utilisation en principe – moyennant une redevance, bien sûr.

En ce qui concerne Gaia-X, les GAFAM et Huawei veulent également y participer. Afin d’établir une norme dans le domaine de l’infrastructure de données, Gaia-X doit être ouvert et accessible. Les entreprises qui dominent déjà ce marché et leur expertise jouent donc un rôle clé pour la réussite de ce projet européen. Mais l’UE cherche justement à être indépendante de ces entreprises.

Concurrence extérieure

La contradiction pour les entreprises se répète au niveau de l’État. Par exemple, le gouvernement allemand fait campagne depuis des années pour que le marché intérieur européen dispose de règles communes en matière de protection des données. Les grandes firmes européennes en profitent, car elles peuvent désormais offrir leurs produits et services dans toute l’Europe sans aucun changement. Ainsi, l’Europe entière devient un immense marché de vente homogène dans lequel les plus grandes firmes – donc surtout les allemandes – prédominent. À l’inverse, les règles européennes en matière de protection des données sont régulièrement conçues de telle manière qu’il est difficile pour les géants américains de l’internet de s’y conformer. Ce n’est pas un hasard. Dans son discours, Ursula von der Leyen admet que les États-Unis sont en avance en matière de données personnalisées « Business to Consumer » où les entreprises s’adressent directement aux consommateurs finaux via les nouveaux médias. Ici, en particulier, les Big Five américains sont des leaders mondiaux. La norme, donc, oui – mais précisément là où la norme favorise les entreprises européennes plutôt qu’américaines.

La concurrence actuelle pour la domination numérique s’inscrit dans cette contradiction. D’une part, les différences de normes constituent un obstacle pour les entreprises de chaque État. À cet égard, l’utilisation d’une norme commune est une situation gagnante pour tous. D’autre part, si des normes communes s’appliquent, le marché de chaque État est également ouvert aux firmes étrangères. Il ne s’agit donc pas simplement d’une question de compatibilité entre différentes technologies. Il s’agit bien plus de savoir le capital de qui conquiert quels marchés nationaux.

Ou pour reprendre les termes de la présidente de la Commission européenne : il s’agit de savoir qui surveille et qui dirige : « Nous voulons faire entrer l’Europe dans l’ère numérique en nous appuyant sur nos valeurs, notre force et nos ambitions mondiales. » L’Union ne se contente plus de la troisième place derrière les États-Unis et la Chine. Derrière l’objectif officiel de tenir tête à la concurrence en termes de technologie se cache la revendication d’une domination mondiale, du moins dans certains domaines. Michael Roth écrit : « Dans la course mondiale à la suprématie technologique, l’Europe ne doit pas se contenter d’une place dans les tribunes pour les spectateurs, mais doit être elle-même une puissance numérique dans le domaine de la conception. Dans le cas contraire, il existe une menace d’abandon de l’autodétermination européenne ». La souveraineté numérique, comme on peut le lire dans les déclarations du ministère des Affaires étrangères, consiste dans la volonté de laisser ses propres géants technologiques conquérir les marchés étrangers au lieu d’être eux-mêmes conquis.

La concurrence interne de l’Europe

Par exemple, dans les données industrielles, où l’Europe est en tête : « Nous avons la technologie, et nous avons l’industrie avant tout ». Ici, Ursula von der Leyen cache un petit détail qui n’est pas sans importance. Après tout, l’Europe n’a pas seulement une capacité concurrentielle commune externe, mais aussi une concurrence intra-européenne. « Notre industrie », d’un point de vue allemand, est après tout une industrie nationale, dont la croissance s’est faite dans le passé au détriment de l’industrie du reste de l’Europe. Cela va de l’industrie de la viande à l’industrie automobile. Le fait que l’Allemagne soit le champion du monde des exportations ne se fait pas seulement au détriment de ses concurrents étatsuniens et chinois, mais constitue également une pomme de discorde au sein de l’Union depuis des années.

C’est dans l’intérêt très affiché de l’Allemagne si elle veut « surmonter l’esprit des particularismes nationaux et regrouper la prolifération de programmes et de stratégies à travers l’Europe dans une politique commune », comme le dit le ministre adjoint Michael Roth. Cette politique commune a cependant un effet contradictoire au sein de l’Union, avec l’adoption des normes DIN (Deutsches Institut für Normung, organisme allemand de normalisation) et ISO (Organisation internationale de normalisation). D’une part, la création d’un marché intérieur européen commun a créé de grandes firmes européennes qui devraient être en mesure de concurrencer celles des États-Unis et de la Chine. Toutefois, il est douteux que les pays dont les économies nationales ont été réduites à un marché d’exportation pour les entreprises allemandes considèrent cela comme un succès.

Là où d’autres nations insistent encore sur leur propre intérêt, qui n’est pas identique à l’intérêt allemand, il s’agit alors, dans la perspective allemande, d’une « croissance incontrôlée » qu’il faut enfin « surmonter ». Ces « particularismes nationaux » sont en réalité tout à fait inappropriés à l’égard des ambitions de grande puissance de l’Allemagne.

C’est une abstraction de cette concurrence interne quand von der Leyen parle de donner à « l’Europe plus de contrôle sur son avenir ». Après tout, c’est précisément la fixation de normes industrielles par l’Allemagne qui a poussé la plupart des autres États européens à subir l’hégémonie allemande, donc le contraire d’un contrôle accru sur leur propre avenir. « Il s’agit de la souveraineté numérique de l’Europe » ne signifie rien d’autre que de gagner la compétition entre les nations et d’imposer ses propres normes aux autres nations plutôt que l’inverse. Cela vaut tant pour l’UE dans son ensemble contre les États-Unis et la Chine que pour l’Allemagne au sein de l’Union.

Les États-Unis de « America First » à « America is back »

Les États-Unis ont également justifié leur récente offensive sur le marché mondial en faisant référence aux actions de leurs concurrents : Donald Trump ne s’est jamais lassé de dénoncer les pratiques « déloyales » de la Chine et de l’Europe dans la compétition prédatrice pour les marchés de l’automobile et de l’acier. Même avant Trump - mais encore plus sous sa présidence - le gouvernement américain avait pour politique de faire reculer les exportations allemandes et de faire avancer les capitaux américains.

L’administration Trump a identifié la Chine et l’UE - et surtout l’Allemagne - comme ses principaux rivaux. Tous ces deux ont fait bon usage du marché mondial libre institué par les États-Unis et sont devenus de sérieux concurrents dans divers domaines. Trump en a conclu que l’ordre mondial était jusqu’à présent un projet en quelque sorte anti-américain - et il a donc rompu avec ses prédécesseurs qui considéraient le marché mondial comme le fondement de la suprématie des États-Unis. Au lieu du libre-échange, Trump s’est appuyé sur de "grands accords" négociés en bilatéral avec les différents États.

Sur le plan intérieur, « America First » n’a pas apporté beaucoup de changements : la lutte américaine pour la suprématie technologique s’est appuyée sur la législation la plus libérale en matière de conduite autonome. Avec le plus grand capital informatique dans ce secteur, certains États américains sont devenus des champs d’essai géants pour les véhicules autonomes. Celui qui peut fournir le plus grand nombre de kilomètres d’essai et le plus faible taux d’échec a les meilleures chances de dominer les marchés futurs.

L’impact des normes sur les automobiles peut être observé au-delà de la numérisation, par exemple dans le cas des normes relatives aux émissions de gaz d’échappement. Aux États-Unis - par ailleurs peu connus pour leur législation progressiste en matière de protection du climat - des règles plus strictes que dans l’UE s’appliquent en ce qui concerne les normes d’émissions au diesel. Alors que l’UE autorise un maximum de 80 mg/km, la norme comparable de l’agence américaine de protection de l’environnement EPA (Tier II Bin 5) prévoit une limite de 70 mg/km, ce qui empêche les concurrents automobiles allemands d’accéder au marché intérieur.

Les principaux changements de « America First » ont concerné les relations entre les États-Unis et l’étranger : le gouvernement américain a intensifié la pression sur le capital informatique chinois qui menace l’hégémonie des GAFAM. Un exemple récent étant TikTok qui compte plusieurs millions d’utilisateurs aux États-Unis. L’interdiction de l’application semble être suspendue pour l’instant, mais seulement parce que Trump a conclu un accord avec son propriétaire Bytedance pour transférer l’activité américaine à une société qui aura son siège au Texas.

Dans son discours sur la politique étrangère le 4 février 2021, le nouveau Président américain Joe Biden annonce le retour des Etats-Unis sur la scène diplomatique et la volonté de renouer avec une diplomatie fondée sur les « alliances » et les « valeurs ». Avec ce retour diplomatique, le nouveau Président poursuit l’objectif de « restaurer l’engagement américain sur la scène internationale et retrouver notre position de leader. »
Ainsi Biden affirme sans ambiguïté que « nous allons confronter les abus économiques de la Chine. » Il partage largement la posture de son prédécesseur que des accords justes sur le marché international doivent garantir et renforcer la suprématie des Etats-Unis :
« Si nous investissons en nous-mêmes et dans notre peuple, si nous nous battons pour que les entreprises américaines soient en mesure de rivaliser et de gagner sur la scène mondiale, si les règles du commerce international ne sont pas empilées contre nous, si nos travailleurs et notre propriété intellectuelle sont protégés, alors aucun pays sur terre - ni la Chine ni aucun autre pays sur terre - ne peut nous égaler. »

Le programme chinois de double circulation

Les progrès dans le domaine technologique ont été un projet de grande ampleur pour le parti communiste chinois pendant environ deux décennies. En forçant les investisseurs étrangers à créer des joint-ventures avec des sociétés chinoises, la direction de l’État a assuré des avantages à la Chine et a acquis les moyens de production les plus modernes.

Le « banc de travail étendu » pour les capitaux américains et européens est depuis longtemps devenu la deuxième puissance économique mondiale. Avec son programme « Made in China 2025 », Pékin vise à faire de la Chine « un leader de la quatrième révolution industrielle ». Adopté en 2015, il est le concurrent direct de « l’internet industriel » américain et de « l’Industrie 4.0 » allemande. Grâce à ce programme, la Chine a fait des progrès considérables dans la définition des normes de la concurrence internationale. En quelques années seulement, le producteur de marchandises de masse bon marché s’est transformé en un fournisseur de produits de qualité de haute technologie.

Aucun effort n’a été épargné dans cette entreprise : alors que l’Allemagne a dépensé 200 millions d’euros pour l’infrastructure numérique, la recherche et le développement dans le cadre de son programme « Industrie 4.0 », la Chine a déboursé près de 200 milliards pour ses fonds de « advanced manufacturing » et de « circuits intégrés nationaux » et pour les subventions à son industrie de microprocesseurs. Elle a également fusionné des entreprises privées et publiques pour créer des champions nationaux suffisamment grands pour peser dans la concurrence mondiale.

Ce n’est que récemment que « Made in China 2025 » a été complètement remanié grâce au 14e plan quinquennal et à sa stratégie de "double circulation" : Dans cette optique, la Chine va intensifier sa coopération avec l’Europe et les autres pays asiatiques (1ère circulation) et renforcer son marché intérieur en stimulant la consommation (2ème circulation). La production de microprocesseurs sera développée en Asie. Et enfin, les entreprises chinoises de haute technologie seront moins échangées sur le Nasdaq et plus sur les bourses nationales.

La Chine maintient son objectif de conquête du marché mondial, mais le rôle des États-Unis en tant que marché a été revu. En effet, le nouveau plan quinquennal est une réponse directe à la stratégie de « découplage » de Trump visant à émanciper l’économie américaine de la Chine.

La Chine, tout comme l’Union européenne et les États-Unis, vise à dominer le marché mondial en tant que puissance mondiale. Aucune des trois puissances mondiales n’a pour l’heure réduit ses ambitions.

Cet article est une version modifiée d’un article publié dans le quotidien allemand Neues Deutschland et dans Jacobin.

Photo : Jonas Svidras sur Unsplash

À propos de Peter Schadt

Peter Schadt l’auteur d’une thèse en sociologie sur la numérisation de l’industrie automobile en Allemagne (https://shop.papyrossa.de/Schadt-Peter-Die-Digitalisierung-der-deutschen-Autoindustrie). Il travaille pour la confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund – DGB) à Stuttgart et est chargé de cours aux universités Duisburg-Essen et Stuttgart, en Allemagne.

À propos de Nathan Weis

Doctorant en sociologie et chargé de cours à l’Université de Jena, en Allemagne.

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