Nouvelle vague d’évictions à Cape Town

lundi 17 mai 2004, par François L’ÉCUYER

Lorsque Soyiso est rentré chez lui mardi soir dernier, l’abri de fortune qui lui sert de demeure était marqué d’un grand « X » rouge. Derrière lui, une partie du squatter camp de Site C, un quartier du township de Khayelitsha en retrait de Cape Town, avait été rasée par les bulldozers dans la même journée. Soyiso s’attend à ce qu’on vienne également anéantir son abri et ceux de ses voisins d’une journée à l’autre.

Au cours de cette même semaine, plus de vingt familles avaient également été évincées de leur maison dans les quartiers Ilitha Park, Khulani Park, E Section et Site B du même township. Maintenant que les élections sud-africaines sont choses du passé et que le African National Congress (ANC) a réussi à prendre le contrôle du gouvernement provincial du Cap, le parti du président Thabo Mbeki semble avoir la voie ouverte pour mener à terme son projet de privatisation du logement à coût modique, en totalité pour le Cape Town métropolitain, d’ici 2010.

Après quelques hésitations, entre 1994 et 1996, sur la façon de rendre accessible le logement pour tous (on se rappellera de la saveur très sociale-démocrate du Programme de reconstruction et de développement de 1994), le gouvernement sud-africain a pris le pari que le secteur privé serait plus en mesure que l’État d’assurer le financement et la construction de logements à coût modique pour les quelque 10 millions de sans terre et sans logis que compte le pays. Les cinq principales banques du pays ont ainsi repris là où le gouvernement s’était désinvesti. Mais comme les 3000 dollars de subvention gouvernementale accordés aux familles pauvres sans domicile ne suffisent pas pour l’achat d’un logement, les mêmes banques offrent aux futurs résidents les hypothèques nécessaires. Après quelques mois de défaut de paiement - situation largement causée par la hausse incroyable du taux de chômage et de sans emploi - les banques sud-africaines saisissent sans honte les logements, jetant quartiers entiers à la rue. Il n’est pas rare qu’une famille ayant payé plus de la moitié de la maison se retrouve dans la même situation.

Depuis 1999, les évictions dans les townships de Cape Town sont devenues la source principale de tensions sociales au sein des communautés. Pour contrer ces pratiques violentes, nombre de militants, délaissés par les organisations de quartier proches du pouvoir, ont mis sur pied plusieurs comités locaux, rassemblés sous l’organisation Anti-Eviction Campaign. Le travail soutenu des militants (défense légale, manifestations, occupations des bureau de la ministre du logement, réoccupation des maisons saisies par les banques) ont forcé le gouvernement à mettre un terme, en juin 2002 et plus tard en juillet 2003, aux évictions massives. Ce travail de mobilisation de la population locale ne fut pas sans risque : les affrontements avec les policiers et les forces de sécurité privées sont devenus réguliers à Khayelitsha. Pour contrer le mouvement, le gouvernement provincial s’est mis à harceler les militants : arrestations arbitraires ; détention sans qu’aucune accusation ne soit portée ; injonction, à la demande des banques, pour interdire à certains militants de prendre part à des rencontres publiques, ou de s’adresser à toute personne évincée ou menacée de l’êtreS la quasi-totalité de la communauté, quoi !

Les élections étant passées, il semble que l’accalmie soit maintenant terminée. En effet, la semaine dernière, le Procureur en chef de la Cour de Khayelitsha déclarait, devant un groupe d’universitaires, que 6 000 évictions étaient prévus à Khayelitsha au cours du prochain mois. En constatant les événements survenus cette semaine, il semble bien que le procurur disait vrai. Et ce, alors que les pluies froides de l’hiver viennent à peine de débuter dans ce pays de l’hémisphère sud.

Lorsqu’on a demandé cette semaine aux responsables de Servcon (un partenariat public-privé entre le gouvernement et les principales banques sud-africaines, responsable en grande partie des évictions survenues au cours des dernières années) si du logement alternatif allait être mis à la disposition des familles évincées, comme le prévoit la constitution sud-africaine, ces responsables furent forcés de répondre qu’aucun logement n’avait été prévu à cet effet.

Fort heureusement, les familles de Khulani Park évincées aujourd’hui ne se retrouveront pas à la rue. Grâce au travail des militants de la Anti-Eviction Campaign, les maisons ont été ré-appropriées au cours de la même journée. On craint toutefois, à Khayelitsha, le retour des policiers et des forces de sécurité privée au cours des prochains jours.


L’auteur est chargé de projets pour l’Afrique à Alternatives.

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