Nouveaux débats sur le lien entre le politique et le social

jeudi 15 avril 2004, par Pierre BEAUDET

Au Québec comme ailleurs, le mouvement social est confronté à un même débat. Les constats vont tous dans la même direction :

- Il faut un débouché politique à nos actions. Il nous faut un interlocuteur politique pour que nos actions puissent donner des résultats.

- En même temps, le mouvement social ne veut pas être instrumentalisé et contraint, mais rester autonome, indépendant, critique, capable d’intervenir à tous les niveaux de la société, en alliance ou en synergie avec d’autres « acteurs », dont les partis politiques.

- Les objectifs du mouvement social sont multiples, complexes, mobiles, mais on peut les résumer de la façon suivante : pour une société fondée sur le concept de bien commun, contre la marchandisation de la société et de la vie ; pour une société inclusive, pour l’action positive en faveur des plus faibles ; pour une citoyenneté active et une démocratie à la fois représentative et participative ; pour un développement durable, écologique ; pour une altermondialisation, une approche qui unit les peuples.

Face à ces constats, on a une impression d’urgence, surtout depuis que la droite est au pouvoir au Québec, et au moment où s’annoncent également des virages accentués vers le néolibéralisme « pur et dur » au niveau canadien. Il importe donc de réfléchir à cette situation et de contribuer à identifier des pistes de solution.

Réformer la social-démocratie

Pour une partie du mouvement social, l’approche traditionnelle a été d’infléchir sur les partis sociaux-démocrates. Avec le PQ et le NPD, notamment. Ce « realpolitik » a été basé sur un constat simple : mieux vaut appuyer des partis institutionnalisés, qui se disent sympathiques aux revendications du mouvement social, et qui sont des prétendants au pouvoir. Actuellement cependant, la situation est complexe. D’une part, l’expérience de la social-démocratie au pouvoir a laissé un goût amer, non seulement aux militant-es du mouvement social, mais aussi aux partisans même de ces partis. D’autre part, pour ceux qui promeuvent des réformes, la marge de manœuvre est mince. Pour autant, la social-démocratie paraît mieux que les néolibéraux durs et purs. Au Québec, une partie du mouvement social craint de perdre des acquis importants au moment où le PLQ préparer la « contre-révolution tranquille ». Beaucoup pensent qu’en fin de compte, le PQ peut faire obstacle au scénario du pire. D’autre part, la social-démocratie peut s’ouvrir davantage aux idées préconisées par le mouvement social, notamment l’altermondialisme. Il apparaît que dans ce contexte, le dialogue avec la social-démocratie doit continuer et qu’il faut faire des efforts pour faire obstacle à la droite. Parallèlement, le mouvement social peut influencer le débat au sein de la social-démocratie de façon à ce que les valeurs et les propositions du mouvement social soient davantage écoutées

Constituer une alternative de gauche

Une autre partie du mouvement social a conclu qu’il ne servait à rien de miser du côté de la social-démocratie et qu’il fallait mettre en œuvre une alternative politique de gauche. Dans plusieurs pays, un processus similaire est en cours, c’est la « gauche de la gauche » (à gauche de la social-démocratie). Bien que le système électoral soit très désavantageant au Québec, ce projet est structuré autour de diverses initiatives dont la plus connue est celle de l’Union des forces progressistes (UFP). Celle-ci a un impact certain dans le mouvement social, si ce n’est qu’en soulevant le débat sur le et la politique. Beaucoup de militant-es voient dans l’UFP un embryon d’un parti de gauche enraciné, pas une secte comme cela est le cas pour beaucoup de groupes de gauches. Plus récemment, une autre proposition a été émise par Françoise David : c’est l’« Option citoyenne ». Reste cependant l’angoisse du résultat : que faire pour pénétrer réellement dans l’espace politique « réellement existant » ? Est-ce que la gauche politique est condamnée à la marginalité ? (l’UFP a reçu moins de 1% des votes lors des dernières élections québécoises). L’argument du système électoral est important. Toutefois, la « droite de la droite » (l’ADQ) a obtenu plus de 17 % des votes, dans le même système qui favorise le bipartisme). Il faudra beaucoup d’efforts et peut-être un peu de chance pour que la gauche réussisse à prendre sa place sur l’échiquier politique. Entre-temps, le mouvement social doit dialoguer avec cette « gauche de la gauche ». Également, il faut participer à la lutte pour la réforme du système électoral de façon à le démocratiser.

La perspective libertaire

Un autre secteur du mouvement social, devant les incapacités constatées de « réformer » la social-démocratie ou de créer une alternative de gauche, se refuse de considérer le terrain politique, du moins électoral. « Piège » ou « illusion », la politique pour conquérir des espaces institutionnels est refusée, globalement en bloc. Cette proposition, qui a diverses sensibilités (libertaire, autonomiste, radicale) est attirante pour un mouvement social qui a gagné en force et en influence, mais qui peut estimer n’avoir aucune chance d’influencer réellement le terrain politique. Le point faible de cette proposition est cependant de confiner le mouvement social dans un rôle d’« éternel opposant », au risque de perdre un capital de sympathie, notamment auprès de jeunes et de moins jeunes qui veulent des « résultats », au moins des petites victoires. En dépit de ces limites, le mouvement social doit respecter la sensibilité libertaire, surtout éviter de la marginaliser et de la diaboliser.

Établir une nouvelle relation entre le social et le politique

Même si le mouvement social n’est pas capable, pour le moment, de « forcer » une alternative politique, cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne peut intervenir sur le terrain politique. De toute évidence, le mouvement social doit être « politisé », prendre part au débat, faire pression sur les partis politiques, proposer des alternatives concrètes sur toutes les questions qui confrontent la société. Bref, être un acteur politique « réel », en tant que mouvement citoyen, propositionnel, audacieux. Cependant, pour y arriver, il ne suffit pas de continuer comme avant. Les mouvements sociaux, y compris les mouvements altermondialisation comme Alternatives, doivent changer. Il faut d’abord avoir une masse critique plus importante, dépasser les frontières actuelles. Il faut prendre des initiatives, articuler un programme plus détaillé et plus complet sur les questions qui confrontent la société, déployer également une capacité de mobilisation réelle. À l’image des « campagnes entourant les villes », le mouvement social doit « entourer, encercler le politique »(1), l’influencer pour le transformer. Par exemple, en élaborant un programme cohérent social et économique. En mettant de l’avant la démocratie participative (budget participatif, imputabilité des élu-es), etc. En investissant le champ local comme le terrain international.

1) L’expression est de Georges Le Bel.


Pierre Beaudet est directeur général d’Alternatives

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