Non, ce n’est pas un retour…

jeudi 22 avril 2004, par David HOMEL

David Homel

« Car ce n’est pas un seul ennemi qui s’est dressé contre nous pour nous exterminer : à chaque génération, on tente de nous anéantir. »

Lors de la soirée de la Pâque juive, nous lisons ce passage, tiré de la Haggada, qui raconte la fuite d’Égypte. Jeune, le passage me faisait froid dans le dos : pourquoi faire partie d’un groupe que les autres cherchent à anéantir ? Et d’ailleurs, qu’avons-nous fait pour mériter un tel sort ?

Je pouvais compter sur mon voisin pour répondre à cette dernière interrogation : c’était très clair dans sa tête, nous avions tué le Christ. Voilà pourquoi il ne voulait pas de gens comme nous dans sa rue.

Disons que j’ai connu très jeune et de très près l’antisémitisme, et que la dernière partie de ce passage de la Haggada que nous lisions ne me rassurait pas beaucoup : « Mais le Saint, béni soit-Il, nous préserve et nous sauve ».

Cette année au Canada, avec l’incendie criminel d’une école juive, le Talmud Torah Unis, cet extrait a gagné en intensité. Les criminels, que la police de Montréal préfère ne pas identifier pour le moment, ont posé un geste lourdement symbolique : s’attaquer à une bibliothèque du Peuple du Livre signifie qu’on veuille détruire ce qui distingue ce peuple.

Bien sûr, la classe politique s’est unie pour condamner ce crime, et avec elle, les organisations musulmanes, car en Ontario, un de leurs lieux de culte a aussi été visé par le feu. Pour l’instant donc, aucun discours officiel n’appuie ces gestes. Mais à entendre un certain discours de la gauche, de tels actes sont compréhensibles.

Et voilà que l’on parle du « retour de l’antisémitisme », surtout en Europe, comportant un inquiétant mélange d’intellectuels de gauche et de factions musulmanes. Mais en fait, il n’y a pas de retour de l’antisémitisme, car le phénomène n’a jamais disparu. Par contre, il a connu des mutations.

Une certaine gauche, voulant soutenir la cause des Palestiniens qui sont devenus les victimes parfaites, des victimes légitimes - position que les Juifs ont occupée pendant longtemps -, n’hésite pas à blâmer tous les Juifs pour les souffrances des Palestiniens. Bienvenue chez les antisémites.

C’est l’État d’Israël, actuellement gouverné par Ariel Sharon - et ce ne sera pas toujours le cas, car ce pays est une démocratie, contrairement à ses voisins, et un jour les électeurs mettront ce gouvernement dehors - que l’on doit accuser de mener une politique aveugle et inhumaine contre les Palestiniens. Pas les Juifs. Si vous êtes incapables de différencier les actions d’un État de celles d’une religion multiforme, c’est que vous pratiquez à nouveau la chasse à la victime et au bourreau, que vous déployez des énergies contre lesquelles nous nous sommes battus pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Avec cette obligation de distinguer entre un gouvernement et un peuple vient le droit à la critique. N’ayons pas peur de critiquer le gouvernement Sharon et ceux qui l’appuient. Des millions d’Israéliens le font sans être traités d’antisémites, tout comme des Juifs de gauche partout dans le monde. Mais avant de formuler vos critiques, écoutez bien vos paroles et comprenez leur véritable signification.


L’auteur est chroniqueur littéraire à La Presse et a publié plusieurs romans.

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