Non-alignés sur quoi ?

lundi 2 juin 2014, par Rémi Léonard

Le 29 mai dernier s’achevait à Alger la 17e conférence ministérielle du Mouvement des non-alignés (MNA) dans une certaine indifférence diplomatique et médiatique, chez nous et en ailleurs en Occident. Pourtant, le mouvement regroupait 120 pays à son dernier sommet en 2012, représentant plus de la moitié de la population mondiale. Un contrepoids en quelque sorte au G-8 et aux autres organisations mondiales dominantes.

Simon Bertrand, candidat à la maîtrise en sciences politiques à l’Université de Montréal, s’est d’ailleurs penché sur l’avenir de ce regroupement lors du congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) le 16 mai dernier. Dans le cadre d’une communication libre sur le thème des relations internationales et du développement, il a rappelé que le MNA est né en 1961 sous l’impulsion des dirigeants Nasser, Nehru et Tito, dans une volonté « d’échapper aux dynamiques du conflit Est-Ouest » en refusant l’alignement avec l’un ou l’autre des blocs, alors même que le monde oscillait entre ces deux puissances impérialistes et que les plus petits pays étaient sommés de choisir leur camp.

D’où l’idée d’un tiers-monde aligné sur aucune grande puissance. L’identité de ces pays dits « du Sud », dont le MNA est un des symboles forts, s’est donc construite d’abord en opposition aux pays du Nord, à l’occident, explique Simon Bertrand. C’est lorsque le Sud a réalisé que « l’URSS n’était pas une porte de salut, mais qu’elle représentait une autre puissance impérialiste » que l’idée de former un troisième pôle est devenue une alternative nécessaire.

Un tiers-monde souverain

Même si l’existence même du MNA est contestée depuis la fin de la guerre froide, Simon Bertrand suggère que, malgré son nom, le groupe propose des principes fondateurs plus profonds que le simple refus de la bipolarité USA-URSS. L’un d’eux est sans doute l’anticolonialisme exprimé à la conférence de Bandung en 1955, avant même la fondation du MNA. Cette orientation va de soi selon Simon Bertrand, puisque le mouvement était alors formé des pays ayant obtenu leur indépendance dans les années 1950 et 1960 et ayant donc vécu l’expérience coloniale du côté des colonisés. Dans la même optique, la souveraineté nationale a été une autre revendication persistante des non-alignés. À la conférence de Belgrade, en 1961, le MNA condamne toute ingérence des grandes puissances dans leurs affaires internes.

Jusqu’en 1973, le mouvement est dans une phase de construction, rassemblant à chacun de ses sommets, qui se tiennent aux quatre ans, de plus en plus de membres. Après une « période de dormance », le mouvement est forcé de se réarticuler en 1989, raconte Simon Bertrand, suite à la chute de l’Union soviétique.

Le grand défi

Confrontés à un monde désormais dominé par une seule puissance hégémonique, les non-alignés cherchent alors une nouvelle cause rassembleuse pour faire revivre l’organisation. Devant une grande hétérogénéité au sein même du mouvement, le facteur de cohésion qui reste est la poursuite des revendications coloniales, rapporte Simon Bertrand. Les anciennes colonies réclament en effet des dédommagements pour les « dommages causés par la colonisation », par exemple l’incroyable dette que la France a imposée à Haïti il y a près de 200 ans.

Toujours motivé par le principe d’auto-détermination des peuples, le MNA se lance aussi dans de nouvelles luttes, révèle le spécialiste en la matière. Ainsi, le mouvement dénonce les missions de paix de l’ONU et l’emprise du Conseil de sécurité sur ces décisions, de même que le fonctionnement général des Nations Unies. Même l’aide humanitaire est remise en question parce que soupçonnée d’être une ingérence déguisée. Dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » amorcée par les États-Unis en 2001, le mouvement insiste sur la distinction à faire entre le terrorisme et les luttes de libération nationale. Par ailleurs, le MNA soutient la Palestine et dénonce vigoureusement Israël dans le cadre du conflit qui les opposent encore aujourd’hui.

Toutes ces prises de position donnent un nouveau souffle au MNA, mais le place aussi dans une position délicate. Simon Bertrand observe que la voix du regroupement peut être manipulée par des puissances moyennes à l’intérieur même du groupe, par exemple l’Iran. Téhéran a en effet su mobiliser les pays membres autour de l’enjeu du nucléaire, alors même qu’elle est en pleine négociations avec l’Occident au sujet de son programme nucléaire controversé.

Retour à la case départ ?

Malgré ces considérations et des divergences ponctuelles inévitables entre 120 pays - la crise en Syrie pour ne nommer que celle-ci - Simon Bertrand est loin de déclarer la fin du MNA. Bien que le mouvement se soit construite en opposition aux deux grands blocs érigés pendant la guerre froide, il a su survire malgré la fin du conflit et demeure une force anticolonialiste bien ancrée, selon lui.

Il reste que les grands absents du MNA sont les pays émergents. Du BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine), seule l’Inde en est membre, et elle tente de s’en distancer, selon Simon Bertrand. La bipolarité perdue est peut-être au fond en train de renaître sous la forme d’une opposition Occident-émergents. Dans ce schème, le Sud agirait encore comme tierce partie, une dynamique que les non-alignés veulent à tout prix éviter, prônant plutôt un monde multipolaire.


Crédit photo : Al Huffington Post – Algérie / Archives journaux / Tito, Nasser et Nehru à Brioni, en Coatie, en 1956

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