Niger : vraie crise, fausses réponses

mardi 1er novembre 2005, par Claude QUÉMAR

Après le silence, le Niger est apparu depuis quelques mois à la une de l’actualité mondiale. Kofi Annan, Louis Michel, Bernard Kouchner et Philippe Douste Blazy, tous voulaient être vus et surtout filmés apportant leur contribution à la lutte contre la ‘famine’ qui touche certaines régions de ce pays sahélien. Cette crise alimentaire et son traitement par le gouvernement nigérien lui-même, l’Onu et ses agences, les bailleurs de fonds et les ONG mérite qu’on tente d’en comprendre les enjeux et causes véritables.

Une crise annoncée

L’affaire commence fin 2004. Le résultat de la récolte de mil et de sorgho présente un déficit de 223.000 tonnes sur un total de plus de 3 millions de tonnes les dernières années, c’est-à-dire environ 7,5 %. La récolte 2004 n’en est pas moins la quatrième de toute l’histoire du pays en quantité. Ce déficit aurait pu être pallié par une hausse de 3 % des importations de céréales.

La faible pluviométrie et l’invasion acridienne sont données comme cause d’une crise alimentaire annoncée. L’invasion des criquets aurait détruit ce qui aurait poussé malgré l’arrêt avancé des pluies de l’hivernage. Le déficit le plus sensible concerne le fourrage pour les animaux (moins 4,6 millions de tonnes).

Cette invasion avait été annoncée bien en amont. Le gouvernement Tandja avait alors déclaré pouvoir y faire face avec des quantités suffisantes de produits insecticides. Lorsque les criquets sont arrivés, les traitements promis étaient insuffisants et les avions pour les pulvériser... absents.

Dès l’automne, le pays savait donc que l’hivernage 2005 serait difficile. Et c’est là qu’une des causes réelles de la crise actuelle intervient. Les commerçants, souvent alliés du pouvoir en place, ont conservé leurs réserves, achetées à bas prix, en attendant une hausse des prix qui ne pouvait que se produire. Ou, au pire les ont vendues au Nigeria voisin qui connaît un pouvoir d’achat plus important. On estime à 13.000 tonnes la quantité de mil restée dans les hangars de la seule ville de Maradi. L’année dernière, le sac de mil de 100 kg, la base de l’alimentation nigérienne, se vendait entre 8.000 et 12.000 francs CFA (de 12 à 18 euros). Au cœur de l’été, il est monté jusqu’à 30.000, voire 35.000 francs CFA (45 à 50 euros). Rappelons que le salaire minimum, qui ne concerne qu’une minorité de la population, s’élève à 20.000 francs CFA. 63 % de la population vit sous le seuil de grande pauvreté (moins de 1 dollar par jour).

Les étals de Maradi, cœur agricole du pays, étaient et sont toujours fournis en céréales, arachides, volailles qui sortent des stocks. Ce qui manque, ce sont les moyens pour les acheter à de tels prix dans les zones agro-pastorales (Maradi, Zinder, Tahoua, Tillaberi en particulier). Dans ces zones, la hausse des prix des produits de base se combine à la chute du prix du bétail.

Les éleveurs Peuls et Touaregs descendent en effet, après l’hivernage, vers les zones de culture pour y faire paître leurs troupeaux. Les agriculteurs leur laissent les tiges de mil et de sorgho. La brièveté de la saison des pluies 2004 et les dégâts causés par les criquets pèsent alors sur eux : les animaux n’ont pu se nourrir comme d’habitude. Les troupeaux seront décimés, parfois jusqu’à 90 %. De cela découle une baisse du prix des animaux. Traditionnellement, une belle génisse se vend 85.000 francs CFA (130 euros), de quoi acheter 5 sacs de mil et tenir le temps de la « soudure » entre les deux récoltes. Cette année, l’état des animaux a entraîné une chute de leur prix de vente : 5.000 francs CFA parfois pour une bête décharnée, à peine de quoi acheter une mesure de mil (une tia).

C’est donc bien à une crise du système de distribution que nous assistons, plutôt qu’à une crise de production. La sécurité alimentaire au Niger a été laissée depuis des années entre les mains des commerçants, en parallèle à la mise en place de politiques libérales. L’explication par les phénomènes naturels ou la fatalité permet de couvrir ces contradictions.

Un gouvernement incapable de faire face

Si l’alerte avait été lancée dès l’automne 2004, le gouvernement nigérien, occupé par les élections présidentielles de décembre, réagit tardivement. Il demande alors une aide au programme alimentaire mondial (PAM) de 78.000 tonnes de céréales. Moins de 10.000 arriveront à destination. Le tsunami en Asie du sud-est prend la place dans l’actualité humanitaire avec l’écho que l’on sait, puis le Darfour. En février, le PAM lance un appel de fonds pour 400.000 personnes, soit environ 3 millions de dollars. Rien n’arrive avant mai. En août, un nouvel appel est lancé, cette fois ci pour 3,6 millions de personnes, soit 57 millions de dollars. 28 millions arriveront, mais après la diffusion par la BBC d’images d’enfants affamés. Et la machine médiatique s’emballe...

Depuis les crises alimentaires des années 70, le Niger a mis sur pied des mécanismes de sécurité qui vont se montrer cette fois insuffisants et mal appliqués. 40.000 tonnes de réserves environ vont être vendues à prix réduits dans le cadre de programmes ‘vivres contre travail’ ou ‘vivres contre formation’, programmes financés par USAID et les principaux bailleurs européens. A 10.000 francs CFA le sac, bien des familles se retrouvent condamnées à manger des feuilles de tafasa venues du Nigeria ou à disputer les termitières. L’ambassadeur de France soutient fortement ces initiatives qui auraient l’avantage de ne pas ‘déstabiliser les marchés’, comme si les spéculations des gros commerçants n’existaient pas.

Michael Hess, administrateur de USAID, ira jusqu’à déclarer cyniquement : « Même s’il y a une bonne récolte, les difficultés persistent à cause de la mauvaise habitude des paysans qui vendent à bas prix une partie de leur production après les récoltes, alors qu’ils sont obligés de s’endetter pour racheter les mêmes céréales pendant la période de soudure ».

L’ONG Médecins sans frontières (MSF), qui intervient depuis des années au Niger, critiquera violemment cette politique. Elle reproche au programme du PAM de ne toucher que 10 % de la population dans le besoin et de ne pas répondre aux besoins des principales victimes, les enfants en bas âge. Ce sont en effet les bébés de six mois à trois ans qui meurent, faute de farines spécialisées. Thierry Allafort-Duverger, responsable des urgences de MSF, déclarera à Libération : « Rien n’a été fait par les Nations Unies pour cibler les populations les plus à risque. Les zones actuellement ciblées sont uniquement identifiées en fonction de leurs problèmes de sécheresse et des ravages faits sur les récoltes par les criquets alors que la lecture du drame, sur le terrain, est beaucoup plus large que cela... La démographie galopante, les difficultés financières doivent également être prises en compte ».

Selon MSF, en 2002, 2003 et 2004, le nombre d’enfants traités pour malnutrition chaque mois à Maradi était en moyenne de 500. Depuis janvier 2005, ce chiffre a augmenté à plus de 1.000 enfants par mois.

Les difficultés financières des familles les plus fragiles sont aggravées par la mise en place en janvier 2005 d’une TVA à 19 % sur le lait, la farine, le sucre et les basses consommations d’eau et d’électricité. Il s’agissait d’une condition à remplir pour pouvoir bénéficier de l’aide budgétaire accordée par le Fonds monétaire international (FMI). Cette loi rectificative budgétaire va mobiliser les mouvements sociaux et syndicaux du pays. Plus de 100.000 personnes manifesteront à Niamey le 15 mars ; plusieurs « journées ville morte » seront organisées. La répression contre les organisateurs ne donnera rien, et le gouvernement devra reculer. Seul le sucre garde une TVA à 19 % et l’eau et l’électricité voit augmenter les consommations touchées par cette mise en place. Le gouvernement, afin de remplir ses caisses, crée une taxe sur la propriété foncière, ce qui était soi-disant impossible quelques semaines auparavant. Le président Mamadou Tandja va souffler le chaud et le froid. En juin 2004, lors de sa visite aux Etats-Unis il déclare : « Si quelqu’un veut aider le Niger, nous sommes preneurs. Mais si ce donneur ou les journalistes trop bavards de son pays doivent montrer des images d’enfants souffrant de malnutrition, les promener dans le monde et faire une campagne néfaste et pernicieuse contre l’image du Niger, là, nous ne l’accepterons pas ».

Il ira même plus loin début août, niant la crise devant les micros de la BBC : « Le peuple du Niger a l’air bien nourri, comme vous pouvez le voir ».

Le pouvoir n’aime pas que l’on parle de cette crise. Le premier journal à en avoir parlé est un organe gouvernemental, Sahel Dimanche, dès le mois d’avril. La rédactrice en chef du journal, Tchirgni Maïmouna, auteur du reportage, s’est vue relevée de ses fonctions et mise en congé d’office pour trois mois. Une envoyée spéciale de RFI s’est vue dénoncée sur la chaîne de télévision publique pour ses reportages à Maradi. Le gouverneur de la région d’Agadez a porté plainte contre un journaliste d’une radio indépendante après que celui-ci l’a accusé d’avoir distribué des vivres aux responsables administratifs et coutumiers de la région. La corruption est pourtant de notoriété publique au Niger. Dès l’automne 2004, la région de Tillaberi, fief du parti présidentiel, a vu arriver les premiers stocks de céréales.

Une crise structurelle aux racines sociales

En temps normal, la malnutrition, modérée et sévère, touche un tiers des enfants. La mortalité maternelle reste très élevée, avec 1.600 décès pour 100.000 naissances. Un enfant sur cinq n’atteint pas l’âge de cinq ans A lui seul, le paludisme est responsable de 30% des consultations ambulatoires et de 50% des décès parmi les enfants de moins de 5 ans.

Avec une espérance de vie de 46 ans, un taux de scolarisation en primaire de 40 % et un illettrisme de 83%, le Niger se place à l’avant-dernière place du classement de développement humain du PNUD.

La sécheresse, la nuée de criquets pèlerins et l’indifférence, dans un premier temps, de la communauté internationale, expliquent en partie la grave crise alimentaire qui frappe le Niger cette année. Mais les effets sociaux des politiques d’ajustement structurel menées depuis 20 ans ont créé une situation de précarité sociale extrême. Le service de la dette représente 30% des dépenses de l’Etat. Les budgets sociaux atteignent difficilement 20%. Le pays est considéré comme un élève modèle des institutions financières internationales et à ce titre a pu « bénéficier » de l’initiative Pays pauvres très endettés (PPTE) mise en place par le FMI et la Banque mondiale. A ce titre, le pays devait bénéficier d’allégement de sa dette extérieure publique. Le résultat, derrière les effets d’annonce, est clair : le Niger a vu le service de sa dette passer de 26 millions de dollars en 2003 à 28,8 en 2004 et 29 millions de dollars en 2005 (source : CNUCED, « Endettement viable, oasis ou mirage ? »).

Le prix social à payer pour un si piètre résultat est colossal. Les « conditionnalités » imposées par les IFI pèsent directement sur les conditions de vie des populations. Les privatisations se sont traduites par des échecs retentissants. Les télécommunications, vendues à un groupe chinois, n’ont vu aucun investissement. L’eau, vendue à Vivendi en particulier, ne coule que quelques heures par jour et on peut voir dans les rues des enfants faire la queue pendant des heures devant les fontaines publiques. Mais leur présence à l’école n’est pas plus souhaitée pendant ce temps. Les bailleurs ont imposé une diminution des budgets sociaux, ce qui s’est traduit par le départ à la retraite de 75% des enseignants, remplacés par des « volontaires de l’éducation », sans formation pédagogique, sous-payés et contraints au silence.

Jean Ziegler, rapporteur de l’ONU pour l’alimentation, va jusqu’à accuser le FMI d’avoir imposé une réduction des réserves d’urgence de céréales.

L’organe d’information de l’ONU, l’IRIN, soulève le problème de fond dans l’un de ses communiqués d’août 2005 : « Dans tout le Niger, les systèmes agropastoraux demeurent inchangés depuis des siècles, en dépit du changement climatique et d’une désertification de plus en plus rapides. Le peu de services médicaux disponibles, l’absence d’un système éducatif pour les enfants, et le statut traditionnel de la femme ne font qu’ajouter à la condition désastreuse des Nigériens ». S’il ne s’agit pas de nier les modifications liées à la diminution des précipitations moyennes ou aux risques naturels, leurs effets se trouvent très largement aggravées par les politiques menées depuis l’implication directe des IFI au Niger. Le premier plan d’ajustement structurel, en 1983, a ainsi imposé l’abandon de l’aide de l’Etat aux agriculteurs. Dans l’incapacité d’acheter des matériels et des intrants nécessaires pour accroître les rendements, ils sont de plus confrontés à une maîtrise de l’eau déficiente. La faiblesse des rendements a imposé sur les dernières décennies une augmentation sensible des terres cultivées d’où une dégradation des sols et un gaspillage des faibles ressources aquatiques. Pour sortir de cette spirale infernale qui verra de nouvelles crises alimentaires annuelles, silencieuses celles-ci, les mouvements sociaux nigériens, les organisations paysannes exigent que les ressources du pays soient tournées vers la satisfaction des besoins de la population. L’annulation inconditionnelle de la dette extérieure du pays libérera des moyens qui pourront être utilisées à cela : aide aux agriculteurs pour augmenter leurs rendements, politique d’irrigation, politiques de santé et éducatives au service des populations. Les mobilisations sociales qui ont imposé l’abandon du projet de TVA sur les produits de première nécessité, qui ont imposé la distribution gratuite de céréales aux populations les plus touchées, peuvent faire naître l’espoir de voir le Niger rompre avec les politiques criminelles menées depuis des décennies par les institutions financières internationales et leurs alliés locaux.


Voir en ligne : publié sur CADTM

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Articles de l’extérieur

Poing de fer contre la défense de la santé et de l’éducation publique

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Pauvreté

Les défis des vingt ans d’Alternatives

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca