Le documentaire À hauteur d’homme

Ne pas tirer (seulement) sur le messager

mardi 16 septembre 2003, par Pierre BEAUDET

Le documentaire de Jean-Claude Labrecque À hauteur d’homme restera dans les annales de la filmographie, mais aussi du débat politique au Québec. À tout seigneur tout honneur, voilà une réflexion qui stimule la pensée, qu’on soit pour ou qu’on soit contre...

La majorité des gens qui ont vu le film retiennent à juste titre le travail discutable des médias, la dérive lancinante vers l’« infotainment » qui consiste à transformer tout, y compris la scène politique, en un spectacle, pour ne pas dire un cirque. Bernard Landry apparaît comme une victime de ce jeu douteux. Il n’y a plus de débat parce que les médias s’acharnent sur l’« affaire Parizeau », tels des vautours autour d’un lapin blessé.

Ma lecture personnelle du documentaire de Labrecque m’a cependant mené à d’autres réflexions. Bernard Landry ressort dans le film comme un homme qui, dans une large mesure, se bat contre son propre appareil. Le petit groupe de conseillers très spéciaux qui dirigent la campagne - les fameux « spin doctors » -, lui dit essentiellement de se la fermer, de ne pas soulever de débats, de ne pas réagir. On présente cela comme une tactique pour éviter que le mauvais caractère de l’ex-premier ministre ne soit utilisé contre lui et son parti. Sur la souveraineté, la ligne stratégique est bien claire, il faut minimiser cela. Dans ce sens, les journalistes aux grandes dents qui agressent Landry lors des points de presse ont raison de lui demander des comptes, mais celui-ci respecte la stratégie électorale : « on en parle le moins possible ». Quant aux autres grands enjeux que connaît le Québec en ce moment, on peut penser à la guerre contre l’Irak qui bat son plein en ce même moment, ou aux autres questions relevant du grand débat sur la mondialisation et la militarisation du monde, c’est la même stratégie électorale, on n’en parle pas ou, si on en parle, on reste plus que minimaliste.

Qu’est-ce que cela signifie ? Voilà un parti, le Parti québécois, dont l’histoire est celle d’un grand projet de transformation sociale et nationale. Voilà un parti qui est né en disant qu’il allait transformer le Québec, lui donner une autre orientation, sortir des sentiers battus et lutter pour la libération d’un peuple, voire transformer le monde.

Mais, depuis le début des années 1990, le PQ est devenu le parti du « bon gouvernement ». Le programme est devenu une référence lointaine. Les aspects sociaux-démocrates, qui avaient pourtant donné lieu à de grands chantiers (assurance automobile, loi 101, réformes des institutions) deviennent la « lutte contre le déficit », sur le dos des démunis. L’espoir de voir le Québec jouer un rôle sur la scène internationale devient un appui sans condition à l’intégration avec les États-Unis, sous le couvert de l’ALENA. Alors qu’une grande partie du monde découvre après Seattle que la mondialisation néolibérale est au mieux un leurre et au pire un piège, la direction du PQ, jusqu’à tout récemment, continue de vanter les mérites du « libre-échange ». Quant à la souveraineté, on n’en parle pas, c’est trop évident ce qu’il en est advenu.

À rebrousse-poil, certains au sein du PQ et du gouvernement ont voulu retourner les choses, aggravées terriblement pendant les « années noires » où Lucien Bouchard, un conservateur non repenti, était devenu le chef. À partir de son remplacement par Bernard Landry, on a tenté de redresser le bâton, notamment en matière de politique familiale, d’environnement, de mondialisation. Mais essentiellement, ce fut trop peu et trop tard. Lorsque vint le temps de la confrontation électorale, le « naturel » est revenu au devant de la scène. « Mettons de côté toutes les grandes questions et tentons de gagner les élections comme un bon gouvernement, parce que, de toute façon, les gens ne veulent pas entendre d’autre chose. »

Voilà ce que le film de Jean Claude Labrecque démontre aussi, entre les branches. L’élection québécoise d’avril dernier s’est déroulée à l’ère du marketing politique, de la « Wallmartisation » et de la « MacDonaldisation » de la politique. Aux États-Unis, où domine totalement ce « modèle », il n’y a plus de programme, plus de parti, plus de débats. Diverses personnalités ultra-médiatisées se battent pour l’attention du public, à coups de centaines de millions de dollars. On dit n’importe quoi, ça ce ne compte pas, seule l’enveloppe compte. « Votez pour moi et vos enfants auront les dents plus blanches ! »

Dans ce théâtre sordide, le PQ ne pourra qu’être perdant à terme. Le terrain est déjà occupé à ce niveau par de meilleurs « spin doctors » qui disposent de beaucoup plus de ressources et qui n’ont aucun scrupule à dire aux gens « votez pour le changement », alors qu’ils veulent revenir au Québec d’avant la Révolution tranquille... Un virage est-il pensable ? En tout cas, on ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion en profondeur. Le Parti québécois, qui a dans une large mesure transformé le Québec contemporain, devra se regarder dans le miroir et cela ne sera pas tout à fait réjouissant. Si on veut vraiment jeter l’eau du bain sans que le bébé n’y passe aussi, il faudra qu’un immense chantier soit mis en place pour reconstruire la maison.


Pierre Beaudet est directeur d’Alternatives.

Cet article a été publié dans l’édition du Devoir du 16 septembre 2003.

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