L’expulsion des Palestiniens (1947-1949)

Mythes et réalités

jeudi 1er mai 2008, par Dominique Vidal

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Les Israéliens fêtent les 60 ans de leur État le 15 mai. Pour les Palestiniens, c’est la Nakba, la catastrophe. Le récit traditionnel menant à la naissance de ce pays est contesté par un groupe d’historiens israéliens critiques. Depuis 20 ans, leurs recherches dans les archives les ont amenés à rétablir certains faits. Voici un aperçu de leurs travaux par un des grands spécialistes de cette question.

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies décide de partager la Palestine en un État juif et un État arabe, plus une zone sous « régime international particulier » pour Jérusalem et les Lieux saints. Le monde arabe refuse et, le 15 mai 1948, intervient contre l’État juif proclamé la veille.

Un an plus tard, c’est à un tout autre partage qu’aboutit la guerre : Israël a vu le jour et augmenté d’un tiers son territoire, annexant une partie de l’État palestinien, mort-né, dont le reste est passé aux mains de la Jordanie et de l’Égypte. Et surtout plusieurs centaines de milliers de Palestiniens des territoires finalement occupés par Israël ont dû quitter leurs foyers.
Sur ce dernier point, deux visions s’opposent depuis soixante ans :
— Pour les historiens arabes, il s’agit d’une expulsion. La majorité de ces 700 000 à 900 000 réfugiés ont été contraints au départ dans le cadre d’un plan politico-militaire jalonné de nombreux massacres.
— Selon l’historiographie israélienne traditionnelle, les réfugiés - 500 000 au maximum - seraient partis volontairement, répondant aux appels des dirigeants arabes. Et les rares massacres à déplorer auraient été le fait des troupes extrémistes.

Les « nouveaux historiens »

Dès les années 1950, quelques personnalités israéliennes contestaient cette thèse. Depuis les années 1980, elles ont été rejointes dans leur critique par Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan Pappé et Benny Morris - c’est ce dernier, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui a donné le signal du scandale.

De tous ces historiens, seul Ilan Pappé se définit comme antisioniste. Tous les autres s’affirment sionistes. Et leur pionnier a évolué au point de déclarer, dans une retentissante interview au quotidien Haaretz, le 8 janvier 2004 : « Il y a des circonstances dans l’histoire qui justifient le nettoyage ethnique. »

Trois fondements ébranlés

Synthétiser deux décennies de recherches historiques est impossible. Disons que les « nouveaux historiens » ébranlent trois mythes de l’historiographie traditionnelle.

Le premier, c’est la menace mortelle qui aurait pesé sur Israël à l’époque. Contrairement à l’image d’un frêle État juif confronté aux redoutables armées d’un puissant monde arabe, ces chercheurs confirment la supériorité croissante des forces israéliennes (en effectifs, armement, entraînement, coordination, motivation...) – sauf peut-être du 15 mai au 11 juin 1948.

À quoi s’ajoutent l’appui politique des États-Unis, le soutien diplomatique et militaire de l’URSS ainsi que l’accord tacite passé le 17 novembre 1947 (douze jours avant le plan de partage) par Golda Meïr avec le roi Abdallah de Transjordanie. Selon Avi Shlaïm, dans Collusion across the Jordan, la Légion arabe, seule armée arabe digne de ce nom, s’engageait à ne pas franchir les frontières du territoire alloué à l’État juif en échange de la possibilité d’annexer celui prévu pour l’État arabe. C’est exactement ce qui se passera finalement...

Le deuxième fondement ébranlé concerne la volonté de paix d’Israël au lendemain de la guerre. La conférence de Lausanne a été étudiée par Avi Shlaïm et par Ilan Pappé. Les archives indiquent qu’Israël est venu à Lausanne pour obtenir son admission aux Nations unies. D’où le protocole signé, le 12 mai 1949, entérinant deux résolutions de l’ONU sur le plan de partage et le droit au retour des réfugiés palestiniens. Mais Israël oubliera aussitôt sa signature. Comme l’écrit un mois plus tard Walter Eytan, codirecteur général du ministère des Affaires étrangères, « mon principal objectif était de commencer à saper le protocole du 12 mai, que nous avions été contraints de signer dans le cadre de notre bataille pour être admis aux Nations unies ».

Mais le fondement le plus sérieusement ébranlé concerne l’exode des Palestiniens.

Pour Benny Morris, dans les archives, « il n’existe pas de preuve attestant que les États arabes et le Haut Comité arabe souhaitaient un exode de masse ou qu’ils aient publié une directive générale ou des appels invitant les Palestiniens à fuir leurs foyers ». Quant aux fameuses exhortations des radios arabes, enregistrées à l’époque par la BBC, il s’agit d’une invention.
Dans les semaines suivant le plan de partage, 70 000 à 80 000 Palestiniens partirent volontairement : de riches propriétaires terriens et des membres de la bourgeoisie urbaine. Mais après ? Le premier bilan dressé par les Services de renseignement israéliens, daté du 30 juin 1948, estime à 391 000 le nombre de Palestiniens ayant déjà quitté le territoire aux mains d’Israël. Au total, ils arrivent à 73 % de départs directement provoqués par les Israéliens.

À partir de la reprise des combats, en juillet 1948, la volonté d’expulsion ne fait plus de doute. Un symbole : l’opération de Lydda et de Ramleh. « Expulsez-les ! », a dit David Ben Gourion à Igal Allon et Itzhak Rabin. Ceux-ci vont évacuer de force quelque 70 000 civils palestiniens. Des scénarios similaires seront mis en œuvre jusqu’au printemps, du Nord (la Galilée) au Sud (la plaine côtière et le Néguev).

L’été 1948 voit se généraliser la politique de destruction ou de restructuration des villages arabes. La Loi sur les « propriétés abandonnées » – qui permet la saisie des biens de toute personne « absente » – « légalise » la confiscation des terres.

Planifié ou non ?

Entre nouveaux historiens, tout le débat se concentre depuis dix ans sur la nature de l’exode : planifié ou non ? Dans son premier livre, Benny Morris concluait : « Le problème palestinien est né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe. » Tout en éclairant l’omniprésence de l’idée de « transfert » dans la pensée de David Ben Gourion et en montrant son rôle dans sa mise en œuvre en 1948, il écarte l’éventualité d’un plan global d’expulsion et disculpe le premier ministre et ministre de la Défense du jeune État d’Israël. Il conclut néanmoins : « Ben Gourion voulait clairement que le moins d’Arabes possible demeurent dans l’État juif. Il espérait les voir partir. Mais aucune politique d’expulsion n’a jamais été énoncée et Ben Gourion s’est toujours abstenu d’émettre des ordres d’expulsion clairs ou écrits ; il préférait que ses généraux “comprennent” ce qu’il souhaitait les voir faire. Il entendait éviter d’être rabaissé dans l’histoire au rang de “grand expulseur”. »

Quatorze ans plus tard, Morris contredira formellement sa propre thèse avec sa fameuse interview, déjà évoquée, au quotidien Haaretz. Affirmer qu’« un État juif n’aurait pas pu être créé sans déraciner 700 000 Palestiniens. Il était donc nécessaire de les déraciner. Il n’y avait pas d’autre choix que d’expulser cette population », n’est-ce pas reconnaître qu’Israël a effectivement « transféré » les Palestiniens ?

C’est ce qu’Ilan Pappé entend démontrer : pour lui, l’expulsion des Palestiniens résulte d’un plan mûrement réfléchi. Dans son nouveau livre, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, il développe cette approche avec force citations tirées des archives des groupes de défense juifs (Hagana, Palmah), des Forces de défense d’Israël, ainsi que des Journaux de David Ben Gourion et d’autres dirigeants. Mais il évoque aussi les témoignages de protagonistes palestiniens.

Le livre s’ouvre sur le quartier général de la Hagana. Ce 10 mars 1948, écrit Pappé, onze hommes « apportent la touche finale à un plan de nettoyage ethnique de la Palestine. Le soir même, des ordres militaires sont diffusés aux unités sur le terrain afin qu’elles préparent l’expulsion systématique des Palestiniens de vastes zones du pays. Ces ordres comprenaient une description détaillée des méthodes à employer ».

« Six mois après, poursuit l’historien, plus de la moitié de la population autochtone de la Palestine, soit près de 800 000 personnes, avait été déracinée, 531 villages détruits et 11 villes vidées de leurs habitants. » D’où l’objectif que l’auteur assigne à son ouvrage : « défendre le paradigme du nettoyage ethnique et le substituer à celui de guerre ».

Cette expression, notons-le, pose néanmoins problème. Parce qu’elle est anachronique : elle apparaît dans les années 1990, à l’époque des guerres de Yougoslavie. Elle évoque des tueries de masse, alors que la guerre de 1947-1949 en Palestine a certes été le théâtre de nombreux massacres, mais jamais aussi meurtriers. Au total, les combats de 1947-1949 auraient toutefois coûté la vie à 6 000 Juifs et 15 000 Arabes, soit, dans les deux cas, environ 1 % de la population.

Un des faits les plus troublants que Pappé révèle est la création, dès avant la Seconde Guerre mondiale, d’un fichier de tous les villages arabes, complété par des vues aériennes. Celui-ci comprenait des données topographiques, économiques, sociologiques et démographiques, mais aussi, précise l’historien, « un index de l’“hostilité” [à l’égard du projet sioniste], à partir du niveau de la participation du village à la révolte de 1936 ». À partir de 1943, le fichier est systématisé avec l’aide d’informateurs palestiniens.

« L’actualisation définitive des dossiers des villages, précise l’historien, se déroula en 1947. Elle se focalisa sur la constitution de listes de personnes “recherchées” dans chaque village. En 1948, les troupes juives utilisèrent ces listes pour les opérations de recherche et d’arrestation qu’elles conduisaient dès qu’elles occupaient une localité. Les hommes étaient alignés et ceux qui figuraient sur les listes étaient identifiés, souvent par la même personne qui avait fourni les informations à leur sujet (…), la tête recouverte d’un sac avec deux yeux afin de ne pas être reconnue. Les hommes ainsi choisis étaient souvent abattus sur le champ. »

Cette synthèse de vingt années de travaux de la « nouvelle histoire » explique pourquoi Yehouda Lancry, ancien ambassadeur d’Israël à Paris et aux Nations unies, écrit : « Les “nouveaux historiens”, même à travers le radicalisme d’Ilan Pappé, sont autant d’éclaireurs de cette région obscurcie de la conscience collective israélienne, autant de préparateurs à une adhésion plus ferme à la reconnaissance mutuelle et à la paix avec les Palestiniens. Leur travail, loin de représenter une source de nuisance pour Israël, est à l’honneur de leur pays - et bien plus : c’est un devoir, une obligation morale, une prodigieuse prise en charge d’une entreprise libératrice en mesure d’inscrire dans le vécu israélien les lignes de brisure, les interstices salutaires, nécessaires à l’insertion du discours de l’Autre. »


L’auteur est journaliste au Monde diplomatique et historien. Il a écrit en 1998 un livre de synthèse sur les « nouveaux historiens » israéliens, Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), le premier à présenter ces historiens en français.

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