Italie

Modèle banlieue

mardi 15 novembre 2005, par Rossana ROSSANDA

Les banlieues parisiennes grondent et Romano Prodi a averti : les nôtres ne sont pas moins dégradées. Forza Italia l’a traité d’incendiaire. Les maires lui ont dit que non, les nôtres sont différentes. Calderoli (1) par contre que oui, et qu’il faut chasser les immigrés. Pisanu (2) ne craint pas les banlieues parce que chez nous le lieu des émeutes est la Val di Susa (3). L’opposition a objecté "oui, mais". Adriano Sofri (4) écrit des subtilités sur les automobiles. Mais Prodi a raison, seules les dimensions changent, ce qui n’est pas rien. Le grand agglomérat urbain qui s’est formé dans les années de l’expansion, alimenté par l’émigration interne et externe, se scinde en zones infranchissables, et plus il se développe, plus il se scinde de façon censitaire. La ville européenne est hiérarchique. Autour du noyau du beau monde, s’en sont allés, en s’agglomérant, pauvres et fragiles. A Paris, le centre est au beau monde et aux intellectuels qui peuvent se le permettre, ou bien aux touristes, et ce centre reste gouvernement, culture, art, fric. Entouré d’une grande bande de gens encore assez " bien ", comme à Milan ou à Rome, de quartiers bourgeois qui détestent les villes dortoirs qui arrivent au kilomètre juste plus loin, sans solution de continuité urbaine : là où se trouvait autrefois la ceinture des municipalités rouges et où fumaient les cheminées des grandes usines. De là s’étire une quatrième bande, ceux qui souhaiteraient habiter des endroits plus verts, mais les communes dans lesquelles arrive encore quelque lambeau de forêt se gardent bien de construire les vingt pour cent de logements populaires que prescrit la loi (sous peine de 150 euros d’amende) parce que dans cas les gens " bien " ne viendraient pas s’y installer. Quant aux immigrés primo arrivants ils n’ont pas de quartier, ils squattent les vieilles maisons inhabitées là où elles se trouvent, et il arrive, comme cet été, qu’ils y meurent dans un incendie, avec les condoléances de toute la ville. Voila la géographie d’une capitale, mais pas seulement de Paris.

C’est la ville typique de l’Europe de l’affluence, qui craque aujourd’hui. Le post industriel n’a pas besoin de main d’Suvre, les gouvernements abandonnent les logements à loyers modérés, et ceux qui s’y trouvent ont du mal à payer le loyer. Voila la géographie sociale qu’on peut lire dans la répétition des blocs de ciment, dans la quantité d’écoles qui y sont et qui manquent, des enseignants qui y vont et qui n’y vont pas, dans la présence et absence de théâtres, musées, locaux, lieux de culture. Dans la troisième bande le reste de Paris ne se risque jamais. Ceux qui y étaient arrivés il y a trente ou quarante ans, trouvaient du travail et avaient quelques perspectives ; aujourd’hui, leurs rejetons n’en trouvent pas et n’en ont aucune. Ils sont nés en France, parlent français. Ils ne fréquentent ni école ni église ni mosquée, ils n’aiment pas une école qui ne leur promet rien. Ils sont dans les rues. En rupture avec leurs parents, qui leur en veulent et avec lesquels le dialogue, en admettant qu’il ait jamais existé, est fini.

Ils sont en rupture avec les symboles de cette richesse radieuse qui les racole de toutes parts, affiches et télé, et qui les rejette. Ils ont eu envie de les casser tous, pas de tout casser - ça fait dix jours que certaines banlieues brûlent mais personne n’a eu l’idée de prendre la Bastille. Ils sont indifférents si c’est la voiture ou le cyclo d’un voisin qu’ils détruisent. Ils rivalisent, comme l’âge et le cinéma le veulent, d’un quartier à l’autre. Ils n’ont pas d’organisation, ce n’est pas vrai qu’ils soient infiltrés par la criminalité de la drogue, pas plus que ne le sont les périphéries romains ou milanaises ou turinoises. Ils sont virés de l’ascenseur social, ils le savent et ils se l’entendent dire. Ils ont commencé avec un seul slogan : " Respect, nous voulons du respect ". Et quand le ministre de l’intérieur les a appelé racaille, ça a été comme verser de l’huile sur le feu. Le gouvernement a déclaré l’état d’urgence, le premier ministre est venu à la télé et s’il le faut, les préfets décideront le couvre-feu. Le premier ministre, à la différence de Sarkozy, a balbutié quelque cause sociale à quoi, cependant, personne n’est en mesure de remédier facilement. Bien sûr : les remèdes sont des postes de travail qui, dans cette bande sociale manquent jusqu’à cinquante pour cent des demandeurs de cet âge là, manquent des écoles qualifiées, manquent des maisons qui ne soient pas des casernes, manque un réseau associatif et, surtout, manque la fin de la discrimination qu’ils sentent sur eux.

On ne fait pas en un jour ce qu’on a rendu précaire pendant des années. Mais cette précarisation se développe un peu plus chaque jour. Qui a le culot de dire que, sauf pour les dimensions, cela n’arrive pas aussi à Milan, Rome ou Bologne ? Ce n’est pas le modèle d’intégration sociale français qui part en morceaux, ce sont tous les modèles de croissance suivis depuis vingt ans dans cette partie de l’Europe, et chers aux réformistes, qui sont taillés en pièce, une croissance à coût réduit du travail, si ce n’est sans travail et coupes sombres du welfare. Un tiers de la population en est rejeté, marginalisé. Et aujourd’hui, il est suffisamment acculturé pour ne pas le supporter. Et suffisamment sceptique devant le spectacle de la politique pour ne pas voir d’issue. Voila le modèle que nos réformistes aussi nous proposent, et qui en période de stagnation, si ce n’est de récession, devient un traquenard cruel. Pour que les institutions s’en aperçoivent il faut des flammes et des morts. Et quand elles s’en aperçoivent elles ne savent rien faire d’autre qu’envoyer la police et remplir les prisons. Ça n’arrive pas chez nous aussi ?

Notes :

(1) Ministre des réformes, auteur d’une série de lois sur l’immigration

(2) Ministre de l’intérieur, pas mieux en la matière que celui ci-dessus

(3) Manifestations contre le projet de train à grande vitesse, dans la vallée de Susa, depuis quelques semaines, voir http://unimondo.oneworld.net/article/view/121538/1/

(4) Intellectuel d’extrême gauche


Editorial du mercredi 9 novembre, Il Manifesto

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