Mine de rien, en République démocratique du Congo

mardi 4 avril 2006, par Patrick Martineau et Suzie Boulanger

La lutte pour le contrôle des ressources minières en République démocratique du Congo (RDC) n’est pas étrangère aux nombreux conflits armés qui secouent ce pays d’Afrique centrale depuis la chute du régime Mobutu. Entre 1998 et 2004, le nombre de morts reliés aux conflits et à leurs conséquences est estimé à quatre millions d’individus, essentiellement des civils, d’après une étude récente publiée dans la revue The Lancet. Alors que les premières élections démocratiques sont prévues pour juin prochain, une réflexion sur la gouvernance et le secteur minier congolais s’impose.

Selon les observations faites par le Conseil de sécurité, un groupe d’experts de l’ONU sur la RDC et par plusieurs organisations de la société civile, les activités minières sont étroitement reliées aux enjeux humanitaires et de sécurité. Parallèlement, l’essentiel des rentes minières échappe à la population et aux travailleurs concernés, profitant surtout à une série d’intermédiaires souvent associés aux réseaux politiques et militaires de la région. Les importants problèmes environnementaux, dus à une extraction souvent non conforme aux lois et normes publiques congolaises, accroissent aussi les risques pour la santé des communautés et des travailleurs.

Ces ressources se frayent pourtant, fort aisément, un chemin dans les circuits économiques mondiaux où elles sont essentiellement utilisées par les industriels occidentaux et asiatiques, parfois malgré eux. Ces matériaux se retrouvent régulièrement dans notre quotidien : la tantalite des téléphones portables, l’étain des boîtes de conserve et, bien sûr, l’or et les diamants.

Violences

Riche en cassitérite, en or, en coltan et en diamant, la partie orientale de la RDC demeure sous haute tension. Encore aujourd’hui, plusieurs communautés souffrent des batailles que se livrent des réseaux régionaux, notamment dans les régions de l’Ituri, du Sud-Kivu et du Nord-Kivu. Certains commettent des crimes importants, en violation directe des droits de la personne, et n’hésitent pas à intimider, voire à massacrer des villageois pour mettre la main sur les rentes minières. Dans ce climat d’insécurité sévissent également des petits groupes incontrôlés, comme ces rastas du Sud-Kivu qui se comportent comme des bandits de grand chemin et pratiquent le « kidnapping contre rançon ».

Dans les mines, les conditions de travail sont minimales, la prostitution y est fort présente et les enfants constituent une part non négligeable d’une main-d’œuvre plutôt captive. Le viol des femmes, premières vraies victimes des conflits, est également très répandu dans les régions minières. Poreuses, les frontières dans cette région s’avèrent l’une des clefs du commerce frauduleux.

Périlleuses conditions de travail

Au cœur du pays, la situation s’est relativement stabilisée, mais s’avère néanmoins préoccupante. Les diamants du Kasaï oriental alimentent principalement l’économie de la région. La MIBA, la plus grande société parapublique de diamants, est quasiment en faillite. Les mineurs artisanaux, dont leur nombre atteindrait 800 000, travaillent dans des conditions périlleuses et leur environnement constitue bien souvent un danger pour leur santé, leur sécurité et leur intégrité physique. Malgré les efforts du processus de Kimberley, qui tente de réguler les échanges mondiaux des diamants, leur commercialisation reste souvent informelle et constitue une porte ouverte au blanchiment d’argent et au crime organisé.

Peu de transparence

Au Katanga, dans le sud du pays, le processus de privatisation de la Générale des carrières et des mines (GECAMINES), fleuron public de l’économie congolaise jusqu’en 1992, suscite de vives inquiétudes. La société civile et une certaine partie de la classe politique y notent des conflits d’intérêts, des contrats léonins et un manque de transparence. Pourtant, ce dossier s’avère l’un des tests les plus importants de la nouvelle légation minière et des institutions financières internationales impliquées dans le processus.

Loin des principaux pôles miniers, la partie occidentale du pays fait pression sur le gouvernement de Kinshasa pour rapatrier et redistribuer les rentes fiscales des activités minières. Cependant, l’État congolais ne maîtrisant pas encore la totalité du territoire et des institutions publiques du pays, une part importante de ces rentes lui échappe. Plusieurs observateurs se montrent sceptiques face aux mécanismes d’appels d’offres et d’attributions des contrats et concessions. La Commission Lutundula révélait récemment que des douzaines de contrats miniers conclus pendant les conflits de 1996 à 1998 sont soit illégaux, soit d’une valeur limitée pour le pays, et que plusieurs personnalités politiques sont impliquées dans ce processus.
À la veille des premières élections démocratiques en RDC, prévues pour le 18 juin 2006, le rôle stratégique qu’occupe l’exploitation minière dans ce pays - et ses relations avec les conflits régionaux et les marchés mondiaux - seront assurément au centre des débats politiques à venir. Une occasion, peut-être aussi, pour les États, les entreprises, les institutions internationales, les consommateurs et les citoyens de revoir certains principes qui caractérisent ce secteur clé de l’économie congolaise et de mettre en avant plan la notion de responsabilité partagée.


Les auteurs sont membres du Groupe de recherche sur les activités minières en Afrique (GRAMA) de l’UQAM

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