Militer contre Mugabe

mercredi 12 mai 2004, par Roberto NIETO

« En tant que leader étudiant et militant, j’ai concentré mes énergies et mon temps pour avertir les gens des dangers de la privatisation. » Ce sont là les mots de Tinashe Chimedza, un jeune Zimbabwéen qui lutte pour une véritable démocratisation de son pays. Le Zimbabwe est passé des mains des colonialistes blancs aux « libérateurs » noirs en 1980, mais depuis, c’est le même parti qui est au pouvoir : le ZANU-PF (Zimbabwe African National Union Patriotic Front). Aussi, au cours des 10 dernières années, ce pays a connu une dégradation importante, tant au plan économique que social, et la situation des droits humains se trouve présentement au centre de dénonciations internationales.

Aux premières lignes se trouvent les jeunes du Students Solidarity Trust, un groupe constitué d’anciens étudiants universitaires de la capitale Harare qui, comme Chimedza, ont fait face à des actes de torture. Arrêtés pour leurs activités, amenés dans des centres de torture (où les Blancs torturaient les Noirs avant l’indépendance en 1980), enchaînés, électrocutés et battus, ces jeunes ont été ciblés par les polices du gouvernement de Robert Mugabe, l’ancien révolutionnaire qui se trouve à la tête d’un gouvernement du plus en plus autoritaire.

En janvier dernier à Harare, nous avons rencontré Chimedza en compagnie de quelques-uns de ses camarades pour comprendre leur situation. Discrètement
(puisque plusieurs journalistes ont été expulsés du pays par le gouvernement), nous avons discuté du Zimbabwe derrière les murs élevés d’une maison de banlieue relativement anonyme. Bien qu’il insiste pour dire que l’organisation ne fonctionne pas dans la clandestinité, l’endroit laisse pourtant cette impression. Le Students Trust n’est qu’une des organisations dont les membres ont été ciblés par les forces policières ou paramilitaires pro-gouvernementales, mais c’est peut être la plus radicale. « Nous vivons dans un régime dictatorial, totalitaire, qui est en désaccord avec les voix dissidentes. Toutes les élections depuis 1985 se sont déroulées dans un climat de violence, de torture et d’intimidation massive », explique Chimedza. « Ce qui a réellement eu lieu à la suite de l’indépendance du pays en 1980 n’est rien d’autre qu’un simple transfert de pouvoir des mains des Blancs aux Noirs, et ces derniers n’ont fait rien d’autre qu’utiliser les outils de domination qui leur ont été laissés. Le coeur du problème de ce pays est le manque de démocratisation. » De fait, les membres du Students Trust collaborent avec le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) qui regroupe l’ensemble de l’opposition au gouvernement de Mugabe. Le MDC est constitué d’une myriade de groupes aux intérêts divergents, mais qui oeuvrent pour l’établissement d’une vraie démocratie.

Combattant sur divers fronts, membre de la Coalition sur la dette et le développement (ZIMCODD), Chimedza explique la raison d’être du Students Trust : « Au fil des dernières années, nous avons été les témoins d’un ciblage constant des militants des milieux éducatifs. Il y en a près de 40 qui sont victimes de la répression à chaque année depuis 1997. » Plusieurs d’entre eux décident de fuir pour poursuivre leurs études en Afrique du Sud. Seuls quelques résistants, comme Chimedza, décident de rester à leurs risques et périls. Tout récemment encore, il a été emprisonné. C’est la huitième présence en tôle pour Chimedza. Son arrestation, le 22 avril dernier, est survenue alors qu’il s’apprêtait à présenter une conférence pour encourager les actions de résistance dans les milieux estudiantins. Sévèrement battu par des policiers, il y a laissé quelques dents et une partie de sa combativité. « Je ne suis plus en sécurité ici », m’a-t-il écrit dans un courriel récent.

Mais, malgré leurs critiques des actions gouvernementales, les activistes du Trust notent des complicités internationales. Ils rappellent que Mugabe était le chéri de l’Occident il y a quelques années et qu’il a même reçu des décorations en Angleterre. Car si le Zimbabwe fait l’objet de critiques de la part de plusieurs gouvernements, cela n’a pas toujours été le cas. « Ce n’est qu’après 1995 que les pays occidentaux ont soudainement dénoncé la situation ici, mais ils ont pleinement contribué à la créer. Les accords avec le FMI et la BM sont tout autant à blâmer que les politiques de Mugabe », explique Chimedza.

C’est à la fin des années 80 que le gouvernement zimbabwéen s’est lancé sur la piste des négociations avec les donateurs internationaux. En 1990, des accords avec le Fonds monétaire international (FMI) amènent une vague de privatisations et une restructuration de l’appareil étatique. Alors qu’au milieu des années 80, ce dernier élimine les opposants politiques du ZAPU (Zimbabwe African People’s Union). Le monde semblait fermer les yeux. Le ZAPU, qui constituait la seule véritable opposition au ZANU après l’indépendance, a été grandement déstabilisé à l’époque, avant de se voir inféoder au ZANU. Au fil du temps, la situation continue de se détériorer. Mais ce n’est qu’à la suite d’une réforme agraire au cours de laquelle les fermiers blancs sont expulsés que l’attention des médias se tourne soudainement sur le Zimbabwe. Autrefois modèle de décolonisation, élève modèle du FMI, invité aux meilleures tables, Robert Mugabe se trouve depuis 1995 sur la liste des parias que l’on veut voir disparaître.

Mais le mouvement national et international qui fait pression sur Mugabe semble stagner, du moins pour le moment. Des initiatives pour contrer Mugabe prennent forme. En septembre 2001, le FMI a définitivement « lâché » le Zimbabwe, alors qu’en décembre de la même année, le président Bush approuvait le « Zimbabwe Democracy and Economic Recovery Act of 2001 », un projet de loi parrainé par Jesse Helms. Ce sénateur d’extrême droite, qui a déjà contribué à isoler le gouvernement cubain, est un ancien supporter des politiques racistes des colonialistes blancs de la Rhodésie, ancien nom du Zimbabwe. Cette initiative empêche les emprunts monétaires et les prêts accordés au gouvernement zimbawéen par les Etats-Unis et vise à encourager l’émergence d’une « presse libre et indépendante ». Déjà la radio de la Voice of America diffuse quotidiennement des émissions spéciales destinées aux Zimbabwéens. De nombreux pays du Commonwealth ont aussi décidé de contribuer à l’isolement du pays en l’excluant lors du dernier sommet de ce groupe en décembre dernier.

Avec tout le pouvoir qu’il s’est accaparé au cours des 25 dernières années, Mugabe a une place bien ferme à la tête du pays et comme homme d’État africain. À l’heure actuelle, il rejette les condamnations internationales (principalement occidentales) et mise sur des nouvelles alliances orientales, notamment avec la Chine. Mais alors que cette année, six millions de personnes, (soit la moitié de la population) survivront grâce à l’aide alimentaire étrangère, et alors qu’il réprime les forces progressistes de son pays, il est peu probable que le futur amène des jours meilleurs.

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