Michael Moore : Pourquoi j’aide Julian Assange

jeudi 16 décembre 2010

Le documentariste américain a décidé de financer en partie la caution du cofondateur de WikiLeaks. Il explique ses motivations dans un article publié par le Huffington Post.

Hérissés par les télégrammes diplomatiques américains publiés par WikiLeaks, les Etats-Unis souhaitent s’en prendre juridiquement à Julian Assange, pour divulgation de secrets militaires et diplomatiques. Le fondateur de WikiLeaks s’est rendu à la police britannique, ce 7 décembre, qui l’a arrêté en vertu d’un mandat européen émis par la Suède pour "coercition, agression sexuelle et viol" à l’encontre de deux femmes. Assange nie ces faits qui auraient été commis l’été dernier en Suède. Son avocat a indiqué qu’il ferait appel d’une éventuelle décision d’extradition vers la Suède, laquelle pourrait à son tour recevoir une demande semblable de la part des Etats-Unis.

Neutraliser Assange

A la suite des faits révélés par WikiLeaks, le rapporteur de l’ONU sur la torture souhaite qu’une enquête soit diligentée. "Ce dont nous avons besoin, c’est d’une enquête complète sur les cas de torture commis par des responsables américains, qu’il s’agisse de responsables militaires, de la CIA ou de membres d’entreprises privées de sécurité", a ainsi déclaré Manfred Nowak.

Les documents secrets de l’armée américaine sur la guerre en Afghanistan publiés fin juillet par le site WikiLeaks confirment la collusion entre les services de renseignement militaire pakistanais (ISI) et les insurgés talibans en Afghanistan, alors que le Pakistan est officiellement allié de Washington et reçoit plus d’un milliard de dollars par an d’aides des Etats-Unis.

Les avocats de Julian Assange ont présenté, le 14 décembre, au juge de la Westminster Magistrate Court de Londres un texte rédigé par mes soins déclarant que je versais 20 000 dollars [15 000 euros] de ma poche pour contribuer à la caution du cofondateur de WikiLeaks. De plus, j’offre publiquement l’assistance de mon site Internet, de mes serveurs, de mes noms de domaine et tout ce que je peux faire pour garder Julian Assange en vie et lui permettre de continuer de révéler les crimes qui ont été concoctés en secret et commis en notre nom et avec nos impôts.

WikiLeaks et la sale guerre d’Irak

On nous a entraînés dans la guerre en Irak à partir d’un mensonge. Des centaines de milliers de personnes y ont trouvé la mort. Imaginez un peu ce qui se serait passé si les hommes qui ont organisé ce crime de guerre en 2002 avaient dû être confrontés à un WikiLeaks. Ils n’auraient peut-être pas pu réussir leur coup. S’ils ont pu s’en tirer, c’est uniquement parce que le secret était garanti. Cette garantie vient de leur être retirée et j’espère qu’ils ne pourront plus jamais opérer en secret. Alors, pourquoi WikiLeaks est-il l’objet d’attaques aussi violentes après avoir rendu un service aussi important au public ? Parce qu’il a démasqué et mis dans l’embarras ceux qui avaient dissimulé la vérité.

WikiLeaks mérite notre reconnaissance pour avoir braqué un énorme projecteur sur ces agissments. Certains dans les grand groupes de presse démentent son importance ou le considèrent comme un simple groupe d’anarchistes. Or si WikiLeaks existe, c’est en partie parce que les médias grand public ont failli à leur responsabilité. Les propriétaires ont décimé les salles de rédaction de sorte que les bons journalistes ne peuvent plus faire leur travail. Il n’y a plus ni temps ni argent pour le journalisme d’investigation. En bref, les investisseurs ne veulent pas que l’on parle de ces sujets. Ils aiment que leurs secrets restent... secrets.

Je vous demande d’imaginer à quel point notre monde aurait été différent si WikiLeaks avait existé il y a dix ans. Regardez cettte photo. C’est George W. Bush sur le point de se voir remettre un document "secret" le 6 août 2001. La légende précise : "Ben Laden décidé à frapper sur le territoire américain". Et ces pages expliquent que le FBI "a découvert des activités suspectes dans le pays, cohérentes avec la préparation de détournements". M. Bush avait décidé de l’ignorer et était parti à la pêche pour les quatre semaines suivantes. Or, si ce document avait filtré, comment aurions-nous réagi ? Qu’auraient fait le Congrès et l’administration de l’aviation civile ? N’y aurait-il pas eu une chance que quelqu’un, quelque part, fasse quelque chose si nous avions tous su que Ben Laden projetait de commettre des attentats avec des avions détournés ?

A l’époque, très peu de gens avaient accès à ce document. A cause du secret, un instructeur de vol de San Diego qui avait remarqué que deux étudiants saoudiens ne s’intéressaient ni au décollage ni à l’atterrissage ne fit rien. S’il avait entendu parler dans la presse de la menace Ben Laden, aurait-il appelé le FBI ? (Lisez donc cet essai où Coleen Rowley, un ancien agent du FBI, désignée personne de l’année par le magazine Time en 2002, explique que, si WikiLeaks avait été là en 2001, on aurait peut-être pu empêcher les attentats du 11 septembre.)

Et si, en 2003, les gens avaient pu lire les notes "secrètes" de Dick Cheney où il pressait la CIA de lui donner les "faits" qu’il voulait pour monter son dossier en faveur de la guerre ? Si un WikiLeaks avait révélé qu’il n’y avait de fait aucune arme de destruction massive, pensez-vous que la guerre aurait été lancée ? N’y aurait-il pas plutôt eu des appels à l’arrestation de Cheney ? Ouverture, transparence. Ce sont quelques-unes des rares armes dont les citoyens disposent pour se protéger des puissants et des corrompus. Et si, quelques jours après le 4 août 1964, alors que le Pentagone avait affirmé qu’un de nos navires avait été attaqué par les Nord-Vietnamiens dans le golfe du Tonkin, il y avait eu un WikiLeaks pour dire au peuple américain que cette histoire avait été montée de toutes pièces ? Je crois que 58 000 de nos soldats (et 2 millions de Vietnamiens) seraient peut-être encore vivants aujourd’hui.

S’ils ne le sont pas, c’est parce qu’ils ont été tués par les secrets.


Voir en ligne : Courrier International

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