Menaces sur la Palestine

jeudi 18 novembre 2004, par Pierre BEAUDET

La rencontre entre le président Bush et le premier ministre Tony Blair cette semaine a accouché au-delà de ses ambiguïtés et de ses contradictions sur une menace assez claire contre les Palestiniens. Il y aura un « État » palestinien, a affirmé Bush, si et seulement si les Palestiniens sont en mesure d’imposer la « démocratie ». Mais cette « démocratie » est un mot de code qui veut dire en fait « capitulation ». Si les Palestiniens capitulent, alors ils deviendront « démocratiques » dans la vision de Georges W. Bush. S’ils refusent, et si le nouveau leadership n’accepte pas son rôle de « Pétain » palestinien, alors il y aura encore plus de répression, encore plus de misère. C’est le vrai message qu’on a entendu cette semaine à Washington.

Le « désengagement » de Gaza promis par Sharon a pour but de consolider l’occupation des territoires palestiniens. Même à Gaza où Sharon promet de démanteler les colonies, le territoire palestinien doit rester sous le contrôle de l’armée israélienne. La Cisjordanie pour sa part doit demeurer à toutes fins pratiques occupée militairement quitte à confier à une « administration » palestinienne certaines fonctions liées à la gestion quotidienne. Une grande partie de la Cisjordanie d’ailleurs doit être carrément annexée, à commencer par la région métropolitaine de Jérusalem, habitée par près de 200 000 Palestiniens.

Le maintien de l’ordre des occupants, la mainmise continue sur les ressources essentielles (dont l’eau), la transformation des Palestiniens en cheap labour corvéable à merci par l’économie israélienne, l’isolement du territoire en petites entités facilement verrouillables et l’absence de frontières avec d’autres pays, sont également d’autres aspects de la capitulation exigée. De même l’abandon des droits historiques et reconnus par la légalité internationale de plus de quatre million de réfugiés palestiniens dispersés dans le monde. De tout cela, pour sauver la face et respecter un semblant de légalité internationale, Sharon entend faire accepter par les Palestiniens un semblant État, du moins avec un drapeau et des simulacres de vie politique. L’Afrique du Sud avait fait cela à l’époque de l’apartheid : le Ciskei, le Transkei, le Bophuthatswana et d’autres bantoustans avaient des semblants de Parlement, de ministères et même d’ambassades dans la poignée de pays qui avaient accepté de jouer le jeu de l’apartheid. Ils avaient surtout des vraies forces de répression pour contrôler et brimer les populations.

L’impasse

Cette bantoustanisation de la Palestine est essentielle pour permettre à Sharon d’arriver à ses fins. Depuis deux ans en effet, Ariel Sharon a repris la guerre à finir avec les Palestiniens. Les territoires sont devenus une zone de guerre. Mais cela n’est pas suffisant car la résistance continue. Dans un sens, Arafat a été en mesure d’empêcher la capitulation. À la fois parce qu’il contrôlait l’appareil d’une façon autocratique (et qu’il s’est opposé à ceux qui au sein de son propre mouvement voulaient de facto jeter la serviette). À la fois parce qu’il avait l’appui de la rue palestinienne, tant qu’il restait le porte-drapeau et le symbole des revendications palestiniennes. La situation est devenue d’autant plus complexe que la stratégie d’Arafat a mené à de graves impasses. La « militarisation » de l’Intifada, a été une erreur magistrale, qui a considérablement affaibli la résistance et facilité le travail de Sharon. Les attentats meurtriers contre des civils israéliens, en plus d’être inacceptables sur le plan éthique (un mouvement de libération ne frappe pas aveuglément la population de la force occupante), ont eu un effet contraire à l’effet recherché, en soudant autour de Sharon une population israélienne autrement lassée de l’occupation et de ses effets pervers.

D’autre part, le style de gouvernement autocratique et clientéliste d’Arafat a empêché la mise en place d’une structure politique et administrative réellement démocratique, qui aurait pu faire lever les énergies et la créativité du peuple palestinien. Arafat a maintenu le pouvoir palestinien dans une sorte d’inertie qui bloquait, jusqu’à un certain point, les ambitions israéliennes (et américaines), mais qui d’autre part paralysait également la société palestinienne.
Quelle démocratie pour les Palestiniens ?

Le nouveau leadership mis en place depuis quelques jours est confronté à un défi terrible. Le « triumvirat » composé de Mahmoud Abbas (Abou Mazen), Ahmad Qorei et Farouk Qadoumi sera visiblement une équipe de transition, à cause de l’âge de ces personnages, mais aussi du fait de leur faible ancrage dans la société palestinienne. Depuis plusieurs fois, les Palestiniens demandent des élections, ce qu’Arafat hésitait à organiser dans son style de pouvoir habituel. Les nouveaux responsables par contre affirment vouloir respecter le droit des citoyens de s’exprimer. Mais cela pourrait rester un vœu pieux si les Israéliens ne sont pas d’accord. En effet, Tel-Aviv sait très bien que des élections réellement démocratiques aboutiraient à valider des candidats reconnus pour leurs capacités de résistance, pour leur refus de cautionner l’occupation. Les dirigeants israéliens désirent au contraire un pouvoir palestinien capable d’abord et avant tout de contrôler, pour ne pas dire de réprimer, la population.

La tactique prévisible pourrait être dès lors d’empêcher les élections en utilisant des arguments « sécuritaires », qui pourraient être validés par des confrontations (entre factions palestiniennes) ou d’autres attentats, qui surviendraient au « bon moment » pour justifier d’autres bouclages, d’autres agressions et d’autres mesures pour resserrer la main d’acier de l’occupation. En fin de compte, l’occupation est antinomique avec la libre expression des citoyens. La démocratie palestinienne, par définition, existe si elle répond aux aspirations de la population, si elle accepte le mandat de réaliser le rêve palestinien de l’autodétermination et de la création d’un État indépendant. L’« alternative » à cette aspiration, c’est-à-dire l’occupation, repose sur la répression et la dictature, celle des occupants directement, ou celle de leurs supplétifs palestiniens. Pour le moment et jusqu’à la disparition de Yasser Arafat, ces « Pétains » palestiniens (dont celui qu’Israël voudrait bien dans ce poste, Mohamed Dahlan) n’ont pu se lever et d’identifier clairement. Mais la tâche ne sera pas facile pour les nouveaux dirigeants palestiniens qui devront à la fois dire non et remettre de l’ordre dans une maison palestinienne bien délabrée.

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