France

Médecins étrangers nécessaires mais discriminés

Syfia International — agence de presse

jeudi 16 décembre 2004, par Christelle CARROY , Vincent HILD

(Syfia France) En France, les professionnels de santé étrangers peinent à tirer leur épingle du jeu dans un dédale administratif et juridique volontairement discriminatoire.

"Dans le secteur privé, ce qui compte, c’est la performance. Il suffit d’être bon médecin", explique le Dr Alexandre Koné, quatre ans après avoir achevé son cursus universitaire en Belgique. Ce Camerounais, établi dans une clinique de la banlieue parisienne, y tient un cabinet d’anesthésiste réanimateur. Un de ses compatriotes, Jean-Paul Nliba, arrivé en France en 1980 à 18 ans, actuellement cadre-infirmier à Paris, responsable en service de nuit à la Fondation Rothschild, est lui aussi convaincu que la couleur de la peau ou les origines importent peu.

À la base de leur réussite, il y a la reconnaissance de leurs diplômes par l’État français qui leur a donné la possibilité, ensuite, de faire leurs preuves. Mais s’ils n’avaient pas fait leurs études en France ou dans un pays de l’Union européenne, ils n’auraient pas eu cette reconnaissance statutaire. Pour leurs collègues étrangers d’Europe de l’Est ou d’Afrique, qui n’ont pas eu cette chance, être un professionnel de la santé en France avec une formation étrangère est l’assurance d’une discrimination organisée.

Concours de spécialistes

Selon les chiffres, entre 4000 et 8000 médecins étrangers œuvrent dans les hôpitaux français avec des postes ou des salaires inférieurs à ceux que leur confèrent leurs diplômes d’origine. Certains d’entre eux sont des spécialistes reconnus en chirurgie ou en pédiatrie dans leur pays d’origine. Mais pas en France.

Pour être reconnus, ces spécialistes ont le choix entre plusieurs solutions. L’une d’elles les oblige à refaire le cursus de spécialisation de trois années. Mais, avant cela, ils doivent réussir le "concours national d’internat en médecine à titre étranger". Une autre solution consiste à se présenter à la nouvelle procédure de recrutement exceptionnel mise en place par le gouvernement pour l’année 2004-2005. Là encore, c’est un concours. Il y aura 200 places offertes pour devenir titulaires d’un poste dans un hôpital public. Seulement, selon le Quotidien du médecin, ils sont plus de 3800 médecins étrangers en fonction dans le secteur public à pouvoir s’y présenter. Ceux qui échoueront pourront recommencer encore trois fois avant de devoir se résigner à un statut inférieur à leurs capacités.

Un peu comme le Dr Bah qui essaye sans succès depuis plusieurs années de faire valider ses compétences de chirurgien par le Conseil national de l’ordre des médecins. Il est né français en Guinée Conakry, quand celle-ci était encore une colonie française. Muni de plusieurs attestations de chefs de service et ayant effectué son troisième cycle universitaire en France, il ne voit que de "fausses raisons" aux refus répétés de l’administration, voire du "racisme" de sa part. En attendant, il continue à exercer en tant que généraliste et, "pour ne pas perdre la main", effectue des remplacements en services de chirurgie... parfois à titre bénévole, déclare-t-il.

Précarité organisée

Mais il n’y a pas que des médecins ou des spécialistes dans cette situation qui concerne également les infirmières, les aides soignantes et autres professionnels de la santé. Mercedes, arrivée en France depuis 1987 suite au décès de son époux, un coopérant français, a vu son diplôme camerounais d’infirmière invalidé. Elle a dû se résoudre à travailler comme aide soignante en maisons de retraite ou à domicile. "Je n’avais pas les moyens de refaire ici la formation d’infirmière, qui dure trois ans", confesse-t-elle.
Au total, ces précaires étrangers de la santé publique représenteraient selon les estimations jusqu’à 15 % du personnel hospitalier et 25 % des urgentistes toutes nationalités confondues. Sans eux, le service public ne pourrait pas fonctionner car, en France comme dans la plupart des pays développés, le secteur de la santé attire de moins en moins de nationaux qui trouvent les conditions de travail trop difficiles pour des salaires trop faibles.

Par ailleurs, les budgets publics sont réduits et il est plus intéressant pour un hôpital d’employer un spécialiste étranger sous-rémunéré plutôt que de le titulariser avec un salaire adapté, indique en substance le numéro de septembre-octobre 2004 de Migrations Sociétés, la revue du Centre d’information et d’étude sur les migrations internationales. Et ce malgré la loi de juillet 1999, interdisant aux hôpitaux de faire travailler les médecins étrangers qui ne pratiquaient pas cette activité en France avant cette date. Un colloque, organisé le 6 mars 2004 au centre hospitalo-universitaire de la Pitié-Salpêtrière par l’Association d’accueil aux médecins et personnels de santé réfugiés en France, résume bien la situation de ces agents immigrés qui "subissent des discriminations tant sur le plan salarial qu’en ce qui concerne leurs conditions de travail".
Pourtant rares sont ceux qui veulent rentrer car, malgré tout, ici reste mieux que là-bas. Jean-Paul Nliba, qui avait eu "le projet de monter une structure au Cameroun", a vite été découragé par l’ampleur de la corruption et "la difficulté de bien travailler dans le désordre ambiant, avec le manque de formation, d’encadrement et de suivi, malgré la présence de médecins très brillants".


Syfia International Envoi n°04-50 - Décembre 2004
20, rue du Carré-du-Roi
34000 Montpellier - France

www.syfia.info

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