Journal des Alternatives

Médecins étrangers au chomâge

Ingrid HEIN, 1er février 2003

Alors que les médecins diplômés hors Canada représentent jusqu’à 40 % de l’effectif médical dans certaines provinces canadiennes, le Québec hésite encore. Malgré une pénurie de 1 500 médecins, près de 200 docteurs
de l’Association des médecins étrangers du Québec ne peuvent toujours pas exercer leur profession.

Lorsque le docteur Ali Alel-Ali a immigré au Québec en 1998, il a signé une déclaration affirmant qu’il comprenait le fait qu’il y ait assez de médecins et que les possibilités de pratique étaient limitées. Or, apparemment depuis, la situation a changé. On ne parle que de pénurie de médecins.

Originaire du Liban, M. Alel-Ali a pratiqué la médecine en France et en Russie pendant une dizaine d’années. Il voudrait bien exercer sa profession ici, mais il n’en a pas le droit. Même s’il est maintenant possible de faire reconnaître sa formation professionnelle, les nouvelles conditions à remplir pour pratiquer la médecine au Québec sont si exigeantes que peu de médecins étrangers y parviennent. Le Collège des médecins accorde environ 70 permis par année à des docteurs étrangers, ce qui représente à peu près 12 % de l’ensemble des demandes.
Membre de l’Association des médecins étrangers du Québec, M. Alel-Ali affirme que « certains sont toujours opposés à l’intégration des médecins étrangers, même avec l’instauration des nouvelles conditions ».

Refaire ses classes

Avant de pouvoir poser sa candidature pour obtenir la reconnaissance de son diplôme, Ali Alel-Ali doit refaire un stage complet et réécrire plusieurs examens. « Ça équivaut à refaire la formation que j’ai déjà reçue ! » explique-t-il. Le nouvel arrivant étudie présentement afin d’obtenir un diplôme spécialisé, espérant bientôt avoir le droit de pratiquer au Québec.

Pour ce faire, les médecins étrangers doivent postuler dans l’une des quatre écoles de médecine québécoises, afin de suivre un stage qui se terminera par une résidence en médecine familiale d’un minimum de deux ans. Le Collège des médecins peut délivrer des permis de travail seulement aux diplômés qui ont complété leur stage de 12 mois, et le nombre de places limitées rend difficile l’accès aux stages en milieu hospitalier. De plus, le CLSC ou l’hôpital doit préalablement avoir fait part d’un besoin spécifique pour une spécialité au Collège des médecins avant que quiconque ne puisse soumettre son dossier de candidature. L’expérience dans un pays autre que le Canada n’est pas reconnue.

Selon M. Alel-Ali, ces restrictions engendrent beaucoup de complications. Dans certains cas, « de jeunes membres de notre association tentent de retourner à l’université, mais ils ne sont pas acceptés sous prétexte qu’ils sont déjà médecins. Il devient donc impossible pour eux de pratiquer et impossible d’étudier ».

Certains médecins étrangers vivent de l’aide sociale. D’autres retournent suivre une formation en soins infirmiers, parce qu’il est plus facile d’être accepté dans ce programme. Certains optent aussi pour le retour aux études afin d’obtenir une spécialisation, ce qui rend le processus un peu plus facile.

Rien n’est réglé

L’automne dernier, Québec avait finalement reconnu le problème. André Boulerice, ministre des Relations avec les citoyens et de l’Immigration, affirmait que Québec allait commencer le recrutement des médecins étrangers pour aider à combler la pénurie dans les hôpitaux québécois. Les médecins seront encouragés à immigrer au Québec, avait affirmé le ministre.

Mais la seule modification qui a été apportée est la suivante : la profession est maintenant officiellement reconnue comme étant une profession admissible par Immigration Canada, ce qui permet aux médecins étrangers de s’installer au Québec, mais pas nécessairement d’exercer leur profession. Le Collège des médecins a toujours le dernier mot et procède à une sélection rigoureuse. Les médecins étrangers doivent suivre les mêmes règles que les médecins formés au Québec.

Nathalie Savoie, directrice des communications pour le Collège des médecins, affirme qu’un comité a été créé afin d’évaluer le problème : « Dans le passé, le Collège n’était pas reconnu pour être très ouvert, mais depuis quelques années, il y a eu plusieurs efforts pour informer les médecins étrangers des étapes à franchir pour pratiquer. » Elle explique que « le rôle du Collège n’est pas de recruter, mais seulement d’évaluer la compétence de ceux qui en font la requête. Tout le monde doit répondre aux mêmes critères. Même un médecin formé au Québec qui a travaillé pendant cinq ans aux États-Unis doit se soumettre au stage d’évaluation. »

Mais selon M. Alel-Ali, là n’est pas le problème : « Nous ne sommes pas contre l’amélioration des compétences. Même si nous avons travaillé à plein temps à l’étranger, nous devons nous ajuster puisque les standards sont différents ici. Il est nécessaire de bien connaître les pratiques qui entourent la profession au Canada et de se familiariser avec le système. Mais nous demandons une période d’adaptation et une simplification du processus. »

Ingrid Hein, stagiaire du programme Médias alternatifs d’Alternatives