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Massacre de migrants dans une prison en Libye sur la ligne de front

Rachele Gonnelli , 4 juillet 2019

Texte d’abord publié sur le site de Il Manifesto, traduit par le JdA.

Un tas de poussière et de débris, des sandales cassées, des matelas ensanglantés, des lambeaux de vêtements et des morceaux de corps sous les draps tordus, tournés vers le toit : c’est ce qui reste du hangar appelé « camp de détention », et un cratère au centre d’au moins un mètre de diamètre, signe que la bombe est tombée du ciel, en pleine nuit, à Tajoura. « Nous avions visité le centre la veille et il s’y trouvaient 126 personnes qui s’y s’étaient entassées », a déclaré hier [N.D.L.R. : le 3 juillet ] Prince Alfani, coordinateur médical de MSF en Libye, qui a aidé le Croissant-Rouge à recueillir les blessés. Sur ces 126 personnes, environ quatre-vingts ont été retrouvées encore vivantes, les morts, dont les corps sont dispersés sont comptés par soustraction : au moins 44, peut-être plus.

Après le rugissement nocturne, une vague de terreur a déferlé sur ce qui restait debout, les cloisons, les plaques de plâtre, les murs rayés des écrits des prisonniers - « nous aimons », « je vis », des noms, des choses comme ça - et perforés par les tirs précédents. « Beaucoup ont été blessés, ont fui, certains sont morts dans la rue en courant, nous ne savons pas quoi dire d’autre, seulement que nous espérons que l’ONU nous aidera à sortir de ce lieu dangereux », a déclaré Othman Musa, survivant nigérian, interviewé par les médias arabes parmi les migrants à l’ombre des décombres, au camp de Tajoura.

Tajoura n’est pas vraiment une ville, c’est plutôt un conglomérat de maisons, de petits comptoirs de restauration et de stands le long d’une rue étroite à l’ouest de Tripoli. Et, depuis le début de l’offensive du général Haftar le 4 avril, il s’agit du lieu du plus grand massacre de civils, et qui équivaut d’un coup au bilan des civils libyens qui ont été victimes du conflit durant les trois derniers mois. Hussein bin Attieh Al Ahrar, un vieil homme de Tajoura, a déclaré que pendant la nuit deux raids ont frappé la prison de migrants. Une attaque délibérée du général Haftar maintenant en difficulté, après la défaite et l’expulsion de la ville stratégique de Gharyan où se trouvait son centre logistique ? C’est l’accusation qu’il reçoit des ennemis du soi-disant « gouvernement d’accord national », dirigé par Fayez Serraj, le Premier ministre, qui était à Milan lundi dernier [N.D.L.R. : le 1er juillet] pour rencontrer le ministre Matteo Salvini pour demander plus de soutien, y compris militaire, en échange des assurances habituelles sur le dossier des migrants - les refoulements de sa garde côtière - ce qui véritablement intéresse Salvini en Libye, en plus du pétrole et des affaires.

« Un crime de guerre », a indiqué Serraj [N.D.L.R. : le 3 juillet], et c’est ainsi aussi que le raid a été qualifié dans une note officielle du gouvernement turc, son allié militaire, appelant à une enquête indépendante par les Nations Unies. Qu’il s’agisse d’un crime de guerre est incontestable, tel que l’a répété l’envoyé spécial des Nations unies pour la Libye, Ghassan Salamé, de même que Mogherini pour l’UE, et l’Union africaine.

Haftar, pointé du doigt, avec sa soi-disant « Armée nationale Libyenne », engagée ces jours-ci et ces nuits-ci dans une tentative de récupération des positions perdues sur le terrain, a rejeté ces accusations. Mais le blâme, en temps de guerre, est volatil. La mission MANUL de l’ONU a déclaré qu’il n’est pas possible pour le moment de déterminer la responsabilité du massacre, mais l’enquête de l’ONU se fera, a confirmé le porte-parole Charlie Yoxley, bien sûr avec les temps requis, et qu’il s’agit d’un cas de guerre.

Un dépôt d’armes et de munitions est situé juste à côté du « camp de détention » à l’usage de l’une des plus grandes milices de Tajoura, la milice Daman, celle qui gère, entre torture et dégradation, ce centre des migrants conjointement avec les garde-côtes libyens, à tel point que le journal Libyan Express l’appelle « camp Daman ». La milice en question combat avec les forces de Misrata pour soutenir Serraj, mais il n’est pas exclu que les 44 migrants tués n’aient pas été la véritable cible, mais seulement des victimes « accidentelles », n’ayant pas pu échapper aux raids de Haftar.

Ce n’est pas la première fois que cela se produit, se souvient Alfani de Médecins sans Frontières : le centre pour migrants de Tajoura a également été frappé début avril et une autre fois il y a de cela deux mois, quand un enfant a presque perdu la vie et une femme a été blessée. En fait, en mai, la MANUL avait demandé au gouvernement d’évacuer les 600 détenus de ce hangar délabré, parce qu’ils étaient trop près de la ligne de tir.

C’est une tragédie annoncée, et non pas que des « dommages collatéraux ». Le porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations, Flavio Di Giacomo, souligne : « Les migrants secourus en mer sont transférés dans des centres de détention où leur vie est en danger, alors que les affrontements se poursuivent, ils ne devraient pas être renvoyés en Libye ». Et ainsi le porte-parole de la LNA [N.D.L.R. : Armée nationale lybienne] de Haftar a un jeu facile pour propager la volonté de prendre en charge l’admission à Benghazi. « Les milices de Serraj - selon Al-Mesmari [N.D.L.R. : porte-parole des forces pro-Haftar]- les utilisent comme boucliers humains ».