Marwan Barghouti et les dilemmes du mouvement national palestinien

vendredi 21 mai 2004, par Pierre BEAUDET

1986 en Cisjordanie — C’était en août 1986 durant l’été sec et doux de la Cisjordanie. Avec une délégation de jeunes Québécois, j’étais à l’Université BirZeit, la forteresse du mouvement national palestinien. À l’époque, BirZeit était déjà un mythe. Et plus qu’un mythe, un espace, un micro-climat politique, un laboratoire. Les étudiants palestiniens préparaient ce qui allait devenir l’Intifada, la grande révolte de la Palestine occupée.

Des comités de volontaires parcouraient les campagnes pour aider les paysans ou organiser des coopératives. De jeunes médecins organisaient des cliniques mobiles. Les étudiantes sortaient des sentiers battus pour réclamer leurs droits et clamer à la face du monde que la Palestine ne deviendrait jamais libre sans la libération des femmes.

Marwan Barghouti était alors le leader des étudiants de BirZeit, élu à la tête de l’Association étudiante après des luttes épiques. La gauche avait l’ascendant, mais sans vraiment dominer. La droite, les ancêtres de Hamas, faisait campagne contre les « athées », le socialisme, le mouvement des femmes. Sous l’égide du Fatah, le principal mouvement national, Marwan put s’imposer, juste assez à gauche pour ne pas être confronté par les étudiants rebelles, juste assez conservateur pour ne pas être marginalisé aux yeux des étudiants plus traditionnels.

L’Intifada

Avec lui et son équipe, nous avions alors parcouru la Cisjordanie. Les camps de réfugiés sordides de Naplouse et de Gaza. Les ruelles de Jérusalem-est, centre de gravité politique et économique de la Palestine occupée. Les villages de Galilée avec les Palestiniens de 1948, citoyens de deuxième classe malgré leurs passeports israéliens. D’un bout à l’autre du pays, nous avions rencontré les multiples organisations populaires constituant autant d’incubateurs d’un nouveau nationalisme ouvert à d’autres valeurs et d’autres idées. Parmi celles-ci, l’idée très présente de travailler avec les amis israéliens, ceux de la gauche comme ceux du mouvement pour la paix, et qui étaient alors très présents en Cisjordanie et même à Gaza, tels les Michel Warshavsky et Uri Avnery.

Un an plus tard, l’Intifada embrasait la Palestine. La « révolte des pierres » apparut à la télévision sous la forme de jeunes affrontant les blindés israéliens. Au-delà des confrontations quasi quotidiennes avec l’armée, l’Intifada fut essentiellement un grand mouvement de résistance pacifique, une immense mobilisation populaire réunissant les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les pauvres des camps de réfugiés et les classes moyennes. Un gigantesque non à l’occupation et à la colonisation, auto-organisé en autant de comités et de réseaux, ce qui au début rendit la tâche très difficile aux autorités d’occupation. Car contrairement au mouvement national incarné par l’OLP et Yasser Arafat, cette Intifada est apparu comme un mouvement social, décentralisé, à 1000 têtes et à 20 000 bras, partout et nulle part, et non militarisé. Le monde entier, compris une grande partie des Israéliens, en fut bouleversé.

Le retour des dinosaures

L’Intifada de 1987 connut par la suite des hauts et des bas. Les intégristes sous l’égide de Hamas tentèrent de lui donner une coloration particulière, surtout à Gaza, en faisant la chasse aux gauchistes, mais sans parvenir à s’imposer vraiment. À Tunis où il était réfugié, Yasser Arafat regardait cette rébellion populaire à la fois avec admiration et avec effroi. La peur de perdre le contrôle était réelle devant un mouvement populaire réellement enraciné, disposant de ses propres leaders, des jeunes comme Marwan et des vieux comme Faiçal Husseini, le leader incontesté de Jérusalem. Une perspective réelle émergeait pour recentrer le mouvement palestiniens sur la lutte de l’« intérieur » de masse, démocratique.

Trois ans plus tard, j’étais en Cisjordanie à nouveau. En quelques heures, les blindés irakiens créèrent une nouvelle situation dans le Moyen-Orient. Mes amis palestiniens étaient divisés, contents d’une part de l’humiliation des pétromonarchies, indéfectibles alliées des Américains, effrayés d’autre part des ruptures inévitables qui allaient en découler. Yasser Arafat, allié de Saddam Hussein, choisit son camp de la manière qui a toujours caractérisé son leadership, sans consultation et surtout sans vision. Quelques mois plus tard, les Irakiens étaient boutés dehors du Koweït et les États-Unis revenaient au centre de l’échiquier politique mondial et régional.

Devant l’affaiblissement d’Arafat, les Israéliens purent alors entreprendre deux stratégies parallèles. D’une part, briser l’Intifada, en accentuant la répression et en bénéficiant du fait que le capital de sympathie pour les Palestiniens s’était affaibli de l’alliance avec Saddam. D’autre part en engageant des négociations secrètes avec le vieux chef palestinien affaibli et isolé. De cette approche émergea ce qui devint finalement l’accord d’Oslo. Le gouvernement israélien put ainsi faire d’une pierre deux coups : en premier lieu, refouler les revendications palestiniennes fondamentales (droit à la souveraineté dans des frontières reconnues et protégées, retour des réfugiés) ; et en deuxième, remettre Arafat au centre du processus en permettant son retour en Palestine occupée, ce qui devenait mener aux yeux des stratèges israéliens à la « pacification » du peuple palestinien et à la marginalisation du leadership intérieur. En 1996, Arafat était ainsi intronisé « président de la Palestine » après un spectacle électoral peu reluisant, et surtout sur des assises pratiquement contrôlées par l’occupant.

L’occupation sous de nouvelles formes

Marwan adopta comme la majorité des Palestiniens de l’époque une attitude pragmatique face à cette nouvelle situation. L’idée était alors répandue que le micro-espace politique récupéré par les Palestiniens pourrait servir de tremplin pour relancer la lutte et créer une sorte de fait accompli sur le terrain, où les Palestiniens allaient de récupérer leur souveraineté. Très rapidement cependant, cette stratégie rencontra un mur.

On le sait maintenant, le gouvernement israélien, à l’époque sous la gouverne des travaillistes Rabin et Pérez, n’avait pas l’intention de permettre aux Palestiniens d’aller plus loin. Au contraire, l’intention manifeste était d’imposer à la population des territoires occupés une sorte de « bantoustanisation » de la Cisjordanie et de Gaza, sous la forme de petits territoires déconnectés et gérés partiellement par Arafat et son « Autorité palestinienne ». Sous les travaillistes en effet, la colonisation des territoires fut accélérée avec l’installation de nouveaux établissements pour les colons et la consolidation des anciennes colonies. Plus tard après l’assassinat de Rabin, cette politique fut aggravée par le nouveau gouvernement du Likoud. Rétroactivement, il faut constater la perversité de l’accord d’Oslo, qui fut, beaucoup plus qu’un pas en avant vers l’établissement de la souveraineté palestinienne, une cooptation de la direction palestinienne et son enfermement dans une voie étroite de gestion de l’occupation. Les argents, somme toute minimes, qui furent confiés aux Palestiniens, ne servirent pas vraiment à construire l’Etat, une perspective antinomique avec la vision israélienne, mais davantage à enrichir un minuscule groupe autour d’Arafat.

Sur le terrain, la population fut en mesure de constater l’ampleur des dégâts et devint de plus en plus critique par rapport à la gestion de Yasser Arafat. La « libération » devenait en effet un véritable cauchemar, avec un effondrement de l’économie palestinienne, l’enfermement des Palestiniens dans leurs bantoustans, l’encerclement et l’isolement de Jérusalem-Est, etc. Dans une certaine mesure, surtout à Gaza, cette colère fut récupérée par Hamas qui recommença alors les opérations militaires contre les soldats et les colons, mais aussi les attaques contre les civils israéliens, via les « Shahid », les porteurs de bombes. En Cisjordanie, une grande partie du Fatah ainsi que la gauche se mirent également en dissidence. Marwan Barghouti devint alors le leader du Fatah dans la région et à plusieurs reprises, il ne se gêna pas pour critiquer le vieux leader palestinien.

En 2001, la situation était à nouveau devenue explosive. En septembre, Ariel Sharon organisait sa provocation en affrontant les Palestiniens dans l’enceinte symbolique de la Mosquée Al-Aqsa. Rapidement, la population se retrouva dans la rue. Devant la poussée de et la colère de la base, Arafat laissa une partie de son appareil militaire s’engager dans des affrontements autant futiles que violents.

Le mauvais tournant

Devant cette deuxième Intifada militarisée, le mouvement national palestinien se retrouva devant de nouveaux dilemmes. Certes face aux ravages de l’occupation, beaucoup de gens étaient prêts à se battre. Mais beaucoup pensaient aussi que l’affrontement armé allait tourner au désavantage des Palestiniens et malheureusement, tel fut le cas.

Une partie du Fatah, via les appareils de sécurité d’Arafat et les milices populaires (les « tanzim ») s’engouffra dans cette spirale de violence, devant une population transformée en spectateurs passifs. Entre-temps, Hamas accentua le terrorisme en recrutant des centaines de jeunes Palestiniens désespérés. Quelques voix isolées, dont celle de Marwan, s’exprimèrent contre cette évolution, en rappelant les succès de la première Intifada, qui avait réussi, sans armes, à placer l’occupant dans l’embarras. À nouveau en Cisjordanie au début de 2002, je pus constater le désarroi de toute une génération. Les mouvements populaires et leur leadership de la première Intifada craignaient que tout cela n’aboutisse en fin de compte qu’à faire le jeu d’Ariel Sharon.

Le gouvernement d’Ariel Sharon était en effet plus que réjoui de mener le combat sur le terrain militaire, d’une part à cause de la supériorité incontestable de l’armée israélienne, d’autre part du fait que le terrorisme palestinien discréditait la cause. Systématique et rigoureux comme il l’avait toujours annoncé, Sharon a ainsi réussi à renverser la situation en sa faveur.

En 2002, plusieurs leaders palestiniens, et pas seulement les militants armés, furent éliminés et emprisonnés, dont Marwan. Capturé en toute illégalité par l’armée israélienne en territoire palestinien, il fut d’abord détenu en secret, puis formellement accusé d’avoir fomenté le terrorisme. Pour les Palestiniens de Cisjordanie qui l’appuyaient massivement, l’insulte s’ajoutait à l’injure, puisque Marwan était pratiquement le seul leader de Fatah (avec Faiçal Husseini avant sa mort) à s’être opposé au terrorisme et à la militarisation exacerbée de la lutte.

La suite, on la connaît et on la voit à tous les jours. Le Mur, les massacres, les maisons et l’agriculture anéanties, la destruction systématique de villes et de camps palestiniens comme à Jénine et maintenant à Rafah, un climat de terreur imposé à toute une population. Avec en arrière de fond, un nouveau mandat pour Ariel Sharon accordé par Washington pour en finir « une fois pour toutes » avec le problème palestinien.

Devant cette sauvage agression, le mouvement palestinien est acculé le dos au mur. Le Fatah a éclaté en plusieurs tendances dont plusieurs échappent à Arafat, notamment les Brigades Al-Aqsa qui fonctionnent avec Hamas. Ce mouvement par ailleurs s’est contracté avec l’assassinat de ses leaders Yassine et Rantisi, mais conserve une grande force d’attraction. Chaque incursion militaire et chaque tuerie d’enfants palestiniens produisent de nombreux aspirants Shahid. D’autre part, le mouvement populaire est replié sur lui-même, malgré les efforts de la gauche de constituer une alternative, comme celle du Docteur Mustapha Barghouti (sans lien de parenté proche avec Marwan). Une grande partie de la population se retrouve à confronter des problèmes immédiats de survie, nourrir ses enfants ou garder sa maison, dans une atmosphère de fin du monde

Les tempêtes à venir

Après un procès bidon, Marwan vient d’être condamné par un tribunal israélien. Devant la presse et dans un parfait hébreu, Marwan a déclaré que la résistance contre l’occupation était légitime et qu’elle allait continuer. Et qu’il restait tout à fait contre les attentats-suicide. Pour la population des territoires occupés, Marwan reste un symbole fort de la résistance. Dans les confrontations qui restent à venir, il jouera probablement un grand rôle, dans ou en dehors de la prison. Et à 43 ans, Marwan a beaucoup de temps devant lui. Le temps, il faut le dire malgré ce que pensent les Israéliens, joue pour les Palestiniens, qui ne capituleront jamais, qui sont certes forcés de faire le dos rond devant les coups de massue de Sharon, mais qui préparent déjà les tempêtes à venir.

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