Manger local

Des organisations paysannes haïtiennes en lutte pour la souveraineté alimentaire de leur pays

mercredi 28 juin 2006, par François L’ÉCUYER

PORT-AU-PRINCE - Quand la responsable du Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU a convoqué Chavannes Jean-Baptiste pour une rencontre, celui-ci s’est demandé si le déplacement en valait le coup. « Elle m’a dit que j’aurais une bonne nouvelle, alors que c’est plutôt rare avec eux ! », se plait à blaguer le dirigeant du Mouvement paysan de Papaye, l’une des plus grandes organisations paysannes en Haïti.

Le rendez-vous est fixé dans le département du Nord-Ouest, l’un des plus pauvres du pays. La déforestation accrue de cette région ne facilite en rien la vie des paysans de cette zone. Chaque jour, le PAM y distribue des milliers de rations en nourriture, trop souvent importée.

Mais pour la première fois, indique Chavannes, le PAM a pris la « bonne décision » de contacter son organisation qui, fondée il y a plus de trente ans, rassemble des dizaines de milliers de paysans et compte plusieurs coopératives de production. « Le PAM nous a offert de leur fournir 6000 rations de nourriture par jour : kasav et manba, que nous produisons en grande quantité ici ». La kasav est un pain traditionnel haïtien, sans levure, préparé à partir de farine de manioc, alors que le manba, le beurre d’arachide, est produit dans plusieurs régions du pays.

Chavannes se réjouit de ce changement d’attitude de la part des organisations étrangères. Pour ce militant de la cause paysanne, le concept de « sécurité alimentaire » doit être jeté aux oubliettes. Seule une réelle « souveraineté alimentaire » permettra l’émancipation des paysans, tout en solutionnant le grave problème de carences alimentaires à travers le pays.

« Les termes du contrat avec le PAM permettent à peine à couvrir les coûts de production et de s’assurer que les femmes qui vont préparer les cassaves puissent avoir un revenu décent », affirme Chavannes. Pour lui, c’est à long terme que ce contrat est payant. « Il faut sensibiliser les gens à soutenir notre paysannerie nationale. On ne peut pas continuer à tout importer ! »

Libéralisation de l’agriculture

Autosuffisant au plan alimentaire dans les années 1970, Haïti importe aujourd’hui 58 % de son alimentation, « alors que nos paysans éprouvent souvent de grandes difficultés à écouler leur stock », fait remarquer Jacques Ascencio, cultivateur de riz du bas plateau de l’Artibonite. Membre actif du Mouvement revendicatif paysan de l’Artibonite (MOREPLA), Ascencio ne se déplace jamais à Port-au-Prince sans des sacs de riz et de pois produits par les coopératives du MOREPLA, s’assurant que tous les bureaux visités « achètent "local" ».

Un rapport de l’organisation Christian Aid, publié en mars dernier, identifie les politiques de libéralisation du commerce comme cause principale de cette dégradation du secteur agricole haïtien. Cette étude, portant sur la culture du riz, du sucre et le petit élevage en Haïti, évalue que « 831 900 personnes ont été directement affectées par des diminutions de revenus dues aux effets de la libéralisation de [ces] trois secteurs seulement ».

Professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, Franklin Midy ne peut qu’acquiescer avec Chavannes et Ascencio sur la nécessité pour Haïti de redevenir souveraine alimentairement. Il rappelle que l’exclusion économique des populations rurales haïtiennes - les deux tiers de la population, alors que la pauvreté touche 82 % de celles-ci - doit également être mise en parallèle avec leur exclusion sociale. « La paysannerie haïtienne a toujours été exclue des affaires du pays, et ce, depuis 1804. » Avec quelques collègues de la diaspora haïtienne qui gravitent autour de l’Institut Québec-Haïti, M. Midy s’est donné comme objectif de venir appuyer les organisations paysannes dans leur travail de plaidoyer.

« Avec le processus actuel de démocratisation, nous avons une opportunité concrète d’intégrer la paysannerie à la construction du pays, souligne M. Midy. C’est pourquoi l’IQH a décidé de travailler de façon spéciale avec ce secteur de la société haïtienne. »

Rencontré à Port-au-Prince alors qu’il s’affairait à mettre en branle un programme de plaidoyer avec les organisations paysannes de cinq départements du pays, Franklin Midy explique que l’IQH entend « contribuer au développement du pays, à la démocratisation de la société et à la solidarité entre la diaspora et les gens du pays ».

« Il y a déjà les individus et les associations régionales qui jouent un rôle important, avec de nombreux transferts de fonds, explique le professeur, qui vit au Québec depuis une quarantaine d’années. Avec l’IQH, nous voulons aller plus loin, pour faire en sorte que les individus de la 2e, et 3e génération puissent continuer ce travail de coopération. Ils ont très peu d’attachement au pays, puisqu’ils ne le connaissent pas. Il s’agit de leur faire découvrir Haïti, et de les amener à se sentir solidaire avec ce pays. »


Alimentation et pauvreté en Haïti

66 % de la population vit en milieu rural

82 % : taux de pauvreté en milieu rural

41 % : Taux de pauvreté en milieu urbain

70 % de la population vit en état d’insécurité alimentaire

58 % de la nourriture consommée est importée

Reportage réalisé avec la contribution financière du gouvernement du Canada, par l’entremise de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

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