Mais pourquoi donc nous haïssent-ils ?

mardi 13 avril 2010, par Felicity Arbuthnot

Dévastation indescriptible, pertes humaines inimaginables... C’est ce que l’Irak a subi et continue de subir sous une occupation déguisée en libération.

Il y a sept ans, j’écrivais : « c’est comme si je me souvenais de chaque bâtiment qui s’effondre, qui est écrasé et nivelé. Ma douleur ne pourra jamais être celle de ceux qui perdent les êtres qu’ils aiment, qui perdent leurs bras et leurs jambes, leur maison, et tout ce qui leur est familier en Mésopotamie, la « terre entre les deux fleuves » (les grands, les bibliques Tigre et Euphrate) le « berceau de la civilisation ». Ce n’est pas une douleur au premier degré, mais c’est comme si elle l’était ».

Je venais de rentrer d’Irak. En Irak et à travers le monde, on était certain qu’un autre bombardement et une invasion énormes étaient inévitables et pouvaient être déclenchés à tout moment. Au cours des nombreux séjours que j’avais faits dans ce pays depuis la première attaque en 1991 - alors que l’embargo mené par les USA/RU se resserrait davantage, engloutissant tout ce que la vie peut avoir de normal et la vie d’une nation entière — je me demandais chaque fois si je serais la bienvenue.

Et c’était chaque fois le cas : j’étais reçue avec chaleur, générosité et spontanéité. Cela me gênait terriblement parce que je vivais dans un pays qui interdisait l’importation des médicaments contre le cancer, des inhalateurs Ventolin pour les asthmatiques (les taux de pollution avaient rattrapé ceux de Mexico, vu l’absence de pièces de rechange de voitures dont l’importation était interdite), de l’insuline, des seringues médicales, des instruments chirurgicaux, et même des balles de ping-pong, du papier et des jouets pour les enfants.

Chose absolument atterrante, un lot de plusieurs tonnes de linceuls avait été refusé par le Comité des sanctions. Même les morts n’échappaient pas à l’embargo. En février 2003, j’ai été à nouveau accueillie sans réticence. Susan, qui avait en franchise une petite boutique à l’hôtel Palestine, et tous les autres étaient tout sourires ; ils m’ont serrée dans leurs bras et m’ont dit « bienvenue chez toi » en m’inondant de douceurs. Enfant, Susan avait survécu avec sept autres personnes au bombardement de l’abri d’Ameriyah. Ses parents, ses frères et sa soeur avaient été brûlés vifs.

Il faisait sombre, les réverbères étaient éteints (pièces de rechange interdites), mais le besoin de retrouver Bagdad — ses bruits, ses odeurs — l’emportait sur tout le reste. Je devais changer de l’argent et rendre visite à une vieille connaissance qui avait un magasin d’alcool pour rencontrer ensuite des amis avec lesquels je comptais boire de l’arak irakien qui est inégalable. (L’arak est fabriqué par une société irakienne de produits chimiques et si vous en buvez trop, vous découvrirez la plus redoutable arme chimique irakienne).

Je suis sortie sans hésitation en me dirigeant à la lueur des lampes à huile, ou à la lumière produite par des générateurs provenant des magasins et des maisons dans la rue Saadun qui m’était familière. Au bureau de change (« bonjour Madame Felicity, bienvenue à Bagdad... ») Pour 50 dollars, je reçois 2300 dinars irakiens (en 1983 de change était de trois dollars pour un dinar). Il y avait des paquets de dinars correspondant à des montants de cinq dollars. Ailleurs, ces sommes ne valaient rien, mais elles représentaient une fortune pour la plupart des Irakiens. Je suis rentrée avec mes billets - sans les cacher - dans le sac en plastique noir caractéristiques des bureaux de change, comme le faisaient la plupart des gens et sans me faire le moindre souci.

Par contre, maintenant, ce serait un miracle de passer la porte. En chemin, j’ai acheté de l’arak - encore des sourires, des souhaits de bienvenue — encore des douceurs, accompagnées de verres de thé à la menthe minuscules. Ces personnes courtoises sont appelées à présent : « jockeys de chameaux », « enturbannés de chiffons », « nègres des sables, » voire pire.

La sécurité en Irak juste avant l’invasion n’a rien à voir avec la situation actuelle. L’année dernière, lors de la commémoration de la sixième année de l’occupation, Souad Al-Azzawi, maîtresse de conférences à l’université de Bagdad - qui a perdu son mari, 22 proches, 50 amis et dont 15 « proches et personnes que je connais et que j’aime » ont été enlevés, du fait des envahisseurs étasuniens et britanniques ou d’une criminalité soit importée soit générée sur place- a écrit au sujet du « Nouvel Irak » :

- 72 mois de destructions.
- $607 milliards dépensés pour la guerre.
- Deux millions de barils de pétrole vendus par jour.
- Deux millions d’Irakiens déplacés à l’intérieur de l’Irak.
- Trois millions d’Irakiens forcés de quitter le pays.
- 2.615 professeurs, scientifiques, et médecins tués de sang froid.
- 338 journalistes morts.
- $13 milliards égarés par le gouvernement irakien courant.
- $400 milliards requis pour reconstruire l’infrastructure irakienne.
- Trois heures d’électricité en moyenne par jour.
- 24 voitures piégées par mois.
- Sept grandes mafias dirigent le pays.
- 4.260 Américains morts.
- 10.000 cas de choléra par an.
- Au moins 1,3 million d’Irakiens morts depuis 2003.

Al-Azzawi a parlé du ciblage délibéré de civils et des innombrables décès parmi les enfants causés par des « munitions non explosées le long des routes d’engagement militaire. Elle a mentionné : « Le massacre et les mauvais traitements des enfants pendant les incursions de soldats étasuniens dans des secteurs civils de Falluja, Haditha, Mahmodia, Tel Afar, Anbar, Mossoul, et de la plupart des autres villes irakiennes. Le massacre des enfants de Haditha en 2005 est un bon exemple ‘ de dommages collatéraux’ parmi les civils. »

Cette année, elle parle des punitions collectives infligées à des villes entières affamées « par le blocage de la livraison de nourriture, d’aide et de moyens de subsistance », villes qui sont ensuite envahies et dont les enfants sont spécialement harcelés. Elle mentionne aussi « la pollution microbienne et le manque de moyens d’assainissement ainsi que d’eau potable dont pâtit jusqu’à 70 pour cent de la population entraînant la mort « d’un enfant irakien sur huit » avant son cinquième anniversaire. [La mortalité infantile en Irak] a été attribuée aux maladies transmises par l’eau telles que la diarrhée, le choléra, la typhoïde, l’hépatite, etc. » (Jusqu’à l’embargo, le choléra et la typhoïde avaient été pratiquement éradiqués. Depuis l’invasion, l’infrastructure est totalement négligée et ces maladies sont devenues endémiques.)

Elle poursuit : « l’exposition d’autres villes fortement peuplées aux munitions chimiques toxiques et radioactives, aux bombes à sous munitions, au napalm, au phosphore blanc et à l’uranium appauvri [a fortement accru], le nombre de cancers, de déformations chez les enfants, de maladies malignes multiples et de cas de leucémie infantile. Dans les secteurs comme ceux de Bassora, Bagdad, Nasriya, Samawa, Falluja, Diwanya et d’autres, il y a eu une escalade de ces maladies chez les enfants. Plus de 24 pour cent de tous les enfants nés à Falluja en octobre 2009 avaient des malformations congénitales. Le ministre de l’environnement en Irak a invité la communauté internationale à aider les autorités irakiennes à faire face à l’augmentation énorme des cas de cancer en Irak. » De plus : « La détérioration du système de santé et les assassinats de médecins ont eu comme conséquence [une mortalité] accrue parmi les enfants. » Dans le total des décès qui a dépassé un million entre 2003 et 2007, l’effondrement du système de santé « est considéré comme une des causes principales ».

En outre : « Il a été estimé que depuis 2004 deux sur trois enfants irakiens étaient écartés de l’école... Avant l’invasion des Etats-Unis, l’UNESCO indiquait que la fréquentation scolaire était proche de 100 pour cent. Les assassinats d’éducateurs et d’universitaires... ont poussé leurs collègues à [se sauver]. » Il y a « un nettoyage culturel de la société et de l’identité irakiennes ». Comparer la sécurité qui prévalait dans l’Irak d’avant l’invasion avec l’enfer de la « libération », c’est parler d’un autre pays.

Avec un contraste très fort, le professeur Martin Yapp précise dans Le Proche Orient depuis la première guerre mondiale que l’Irak avait placé l’industrie pétrolière sous le contrôle de l’État en 1972, « l’accent principal étant mis sur le développement économique social..., la santé, le logement et particulièrement l’éducation. »

Les statistiques des Nations Unies ont démontré que « en 1990, 87 pour cent des Irakiens disposaient d’eau potable, 93 pour cent avaient accès aux soins de santé [gratuits]... qu’en 1980 pratiquement 100 pour cent d’enfants avaient suivi l’école primaire... l’instruction des adulte, partant de 15 pour cent en 1958 s’était élevée à 90 pour cent en 1990. L’éducation des femmes était en particulier avancée... »

La révolution était « laïque » et « des réformes sociales voulaient avoir comme base ce qui était considéré comme les principes universels du développement humain. » En sept ans, l’Irak a été transformé en un État défaillant et que l’on qualifierait de barbare si ce n’était pas les Etats-Unis qui l’avait mis en place.

Gideon Polya, auteur d’un décompte méticuleusement établi publié dans Le nombre de morts : mortalité générale et évitable depuis 1950, qualifie la mortalité en Irak entre l’imposition de l’embargo en août 1990, et l’invasion puis cette affligeante période soumise à l’étude « de holocauste irakien... de génocide irakien. » Il a écrit une lettre envoyée aux médias dans le monde entier : « C’est le 7ème anniversaire de l’invasion guerrière et criminelle de l’Irak par les forces des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie le 20 mars 2003. Quel en a été le coût humain ? »

« À partir du 20 mars 2010 les morts violentes dans l’Irak sous occupation, à la suite de l’invasion, totalisent 1.4 million (selon l’éminent service des relations extérieures des Etats-Unis). »

« Après l’invasion, la mortalité infantile pour les moins de 5 ans se monte à 800 000, et les morts excessives non-violentes (les décès évitables, qui n’auraient pas dû se produire) se montent à 1,1 million (nombre basé sur des données révisées de 2006 et venant de la Division des Populations des Nations Unies). Une évaluation indépendante du nombre de décès avant l’âge de 5 ans fournit les mêmes résultats.

« Le nombre des décès violents durant la guerre du Golfe a atteint 200 000, et les morts excessives et infantiles avant l’âge de 5 ans sous le régime de sanctions (de 1990 à 2003) ont atteint respectivement 1,7 million et 1,2 million, respectivement.

« Le nombre des décès violents parmi les Irakiens dans la période de 1990 à 2010 s’est élevé à 1,6 million, les morts excessives non-violentes dues aux privations se sont élevées à 2,8 millions, la mortalité infantile sous 5 ans (90 pour cent de ces morts étant évitables et dues aux crimes de guerre de l’alliance regroupée autour des Etats-Unis et à leurs brutales violations des conventions de Genève) s’est élevée jusqu’à 2 millions de morts et les réfugiés sont aujourd’hui entre 5 et 6 millions.

« C’est un holocauste irakien... un génocide irakien selon l’article 2 de la Convention des Nations Unies sur les Génocides (qui fait référence à l’holocauste juif avec ses 5 à 6 millions de tués, 1 million sur 6 succombant aux privations). »

Ainsi durant 7 années, le monde a été confronté aux rapports de ce genre, venant d’un universitaire ayant une carrière scientifique longue de 5 décennies.

« Pourquoi nous haïssent-ils ? » a été le bêlement du gouvernement des États-Unis, alors qu’il voit un « terroriste » derrière chaque ombre, derrière chaque écran d’ordinateur et chaque nom à consonance arabe.

Durant toutes les privations des années d’embargo, parlant à des parents qui avaient perdu des enfants à cause de lui, à des victimes aux brûlures presque indescriptibles à cause de l’explosion des lampes utilisées pour l’éclairage (en remplacement de lampes fiables mais sous embargo), aux veuves, aux orphelins, je n’ai jamais trouvé que de la chaleur et de l’hospitalité, de la gratitude pour être venue en amie pour écouter, entendre, apprendre. A l’exception d’une seule fois.

Mon dernier après-midi à Bagdad avant l’invasion, je marchais encore le long de la rue de Saadun. Il y avait une petite caserne au milieu des magasins et des immeubles d’appartements. Lors de mes dernières promenades la nuit au cours des années, je pratiquais mon arabe approximatif avec les jeunes appelés qui étaient assis à l’extérieur au vu de tous, dans un pays avec une ambiance de guerre remontant à plus de 30 ans. Ils riaient, corrigeaient mes fautes, et me répétaient patiemment la douce prononciation qui vient de quelque part profondément au fond de la gorge et que la plupart des occidentaux trouvent tellement difficile. Nous riions ensemble pendant que j’échouais à trouver l’intonation, et ils riaient à nouveau et m’applaudissaient quand je finissais par y arriver.

Cet après-midi-là, de jeunes appelés, des adolescents, s’agglutinaient à l’extérieur, certains s’accroupissant en groupe sous les arbres sur le trottoir ensoleillé, et discutant. Il n’y avait aucun autre passage possible. Ils étaient le futur de l’Irak, des diplômés d’université jusqu’aux ouvriers des marchés, leur enfance perdue à cause de l’embargo, leur futur étant de faire une autre guerre que l’Irak n’avait pas provoquée [...].

Normalement, dans une foule, une courtoisie innée se propage puis s’en va, les gens sourient, quelqu’un passe, des sourires reviennent. Ils sont devenus silencieux, ont regardé cette femme occidentale, l’incarnation de tout ce qu’ils allaient supporter ou de tout ce à quoi ils n’allaient pas survivre. Après toutes ces années, j’ai finalement vu une haine froide dans ces jeunes yeux. Et j’ai vraiment compris.

Le matin suivant, peu après l’aube, je suis allée à la recherche d’un café, avant d’entamer le voyage de 27 heures jusqu’à Amman et un vol pour rentrer chez moi (les vols étant toujours interdits à 99 pour cent). La musique dans le restaurant jouait tranquillement : « J’ai laissé mon coeur à San Francisco. »

Ironiquement, avec un certain nombre d’autres qui ont bravé quelques risques au cours des années (des bombardements des Etats-Unis et du Royaume-Uni étant hauts sur la liste) j’ai été une de ceux qui ont été avertis par des sources dignes de foi que si je revenais dans l’Irak démocratique, libéré, libre, je sera tuée. La prise de risques a été un mode de vie, mais le suicide n’est pas une option.

Malgré 30 millions de personnes manifestant partout dans le monde contre l’invasion — cinq millions de plus que la population de l’Irak à ce moment-là - l’illégal carnage a eu lieu. Mais comme un correspondant l’a écrit en réponse à mon article cité ci-dessus : « Ces 30 millions qui ont marché pour la paix dans le monde entier ne doivent pas penser que c’était sans valeur. La paix viendra quand les peuples du monde se réveilleront et marcheront pour la fin du conflit [et] de l’embargo. »

A l’occasion de cet anniversaire sinistre et honteux, tous ceux qui pensent ainsi devrait se vouer à doubler leurs efforts.
Alternatives organise demain, 14 avril, une soirée avec une dizaine de partenaires irakiens en tournée à Montréal et Ottawa


* Felicity Arbuthnot est une militante de longue date et une journaliste primée

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