Journal des Alternatives

Les zones économiques spéciales indiennes : un don aux entreprises

Guillaume Dandurand, 3 juillet 2008
Photo : Julie Tremblay

Les médias font souvent l’éloge du statut d’« économie émergente » de l’Inde. Mais à quel prix… et qui paiera la note ?

En vue d’améliorer la compétitivité et la flexibilité non seulement des entreprises mais aussi de l’économie nationale, le gouvernement central a formulé le principe des zones économique spéciales (ZES) en avril 2000. Six ans plus tard, la Loi sur le ZES voyait le jour. Si une entreprise ou un gouvernement d’État veut instituer une ZES, il présente son projet devant un comité d’approbation. Celui-ci approuve ou non, et transfère le dossier au gouvernement national. Une fois le ZES édicté par le gouvernement central, n’importe quelle entreprise — ou particulier — peut s’établir sur la zone économique spéciale.

Les ZES ont l’avantage d’être exemptes des lois fiscales et dispensées des lois environnementales. De plus, les entreprises qui y nichent bénéficient d’une main-d’oeuvre bon marché, achètent leur lot pour un prix dérisoire et profitent de ressources naturelles gratuites. Elles requièrent toutefois une déportation des habitants de ladite zone. L’objectif, selon le ministère de l’Industrie et du Commerce, est d’augmenter les exportations et les investissements directs intérieurs des entreprises privées. Les défenseurs des ZES plaident que de nombreux emplois seront créés, mais plusieurs observateurs internationaux sont sceptiques.

De nouveaux emplois ?

Les institutions financières internationales, telles le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, ont exprimé leur désaccord avec ces politiques économiques ultra-libérales. La Vice-présidente au développement du secteur privé de la Société financière internationale — une branche du Groupe de la Banque mondiale — exprime son désarroi sur son blogue. « La plupart des ZES sont situées sur des terres agricoles fertiles. […] Détruire ces terres ne semble pas approprié parce que les fermiers ne deviendront pas facilement ouvriers », affirme Christine Bowers.

Le fermier Sadhu Pingre Dashrath n’a en effet pas l’intention de devenir ouvrier, si l’on croit ses propos recueillis par un journaliste de la BBC. « Savez-vous combien ils pensent me donner ? Ils veulent voler ma terre agricole pour une fraction du prix », lance l’agriculteur. Propriétaire des ZES, les entreprises construisent les infrastructures nécessaires pour leurs usines, et bâtissent aussi des maisons, des immeubles et des centres commerciaux sur les parcelles de ZES inutilisées. « Ils revendront les terrains beaucoup plus chers. Je préfère donc mourir que de leur vendre mon bien à rabais », poursuit M. Dashrath.

L’économiste Amit Badhuri estime que les ZES créent un emploi pour quatre personnes déportées. « Ce ne sera pas facile de réconcilier les sociétés industrielles et le peuple », explique-t-il. « C’est pourquoi le gouvernement doit régulariser et défendre les intérêts des citoyens. Il s’agit ici d’un marché
inégal. Le gouvernement doit repenser sa politique s’il n’a qu’une once de respect pour les droits humains. »

Photo : Parker Mah

Rapport de force à Orissa

Le 22 juin 2005, le gouvernement d’Orissa, un état de l’Inde orientale, a signé un accord avec le géant minier coréen, Pohang Steel Company (POSCO). Il s’agit de l’investissement étranger le plus important en Inde, soit 13 milliards $ US. POSCO a ainsi acquis 4 500 acres, sur lequel il compte exploiter 600 tonnes de fer sur une période de 30 ans, en plus de construire un port maritime, des routes et des chemins de fer. Inclus dans l’accord, POSCO pourra également puiser 286 millions de litres d’eau de la rivière Mahanadi par jour. En 2006, à la suite de la législation sur les ZES, le projet POSCO est devenu une zone économique spéciale.

Sept villages sont situés sur cette ZES. Environ 22 000 Indiens y vivent depuis des générations. Certains sont pisciculteurs, plusieurs sont fermiers et la majorité d’entre eux vivent des industries locales. Mais ils seront tous déportés lorsque le géant minier commencera l’extraction du fer, prévue à l’automne 2008. POSCO profitera alors d’une exemption de taxes pour les dix prochaines années, sans parler de l’immunité contre les lois environnementales. La première pelletée de terre devait être faite le 1er avril 2008. Mais l’opposition des fermiers locaux et des organisations non-gouvernementales ont repoussé l’échéancier de six mois. « 20 000 personnes seront déportées parce que le gouvernement a vendu leur terre à POSCO », résume l’activiste américaine, Michèle Kelley, présente à Orissa
le 1er avril.

Le gouvernement tente d’intimider les gens qui refusent de partir. Leur village est encerclé, rendant très difficile leurs allées et venues. Plusieurs personnes ont été blessées. Des camps de protestation ont été brûlés. La police d’état empêche les enfants d’aller à l’école puisqu’ils occupent aussi les
établissements d’enseignement. « Les villageois sont maintenant prêts à mourir pour leur terre », poursuit Michèle Kelley. « Ils savent que s’ils sont déportés, ils finiront par vivre dans les ghettos de Calcutta. S’ils vont s’y établir, ils seront une fois de plus relocalisés au nom du “développement”. »

« Les ZES ne sont qu’une des nombreuses voies empruntées par le gouvernement indien pour embrasser l’idéologie néolibérale de privatisation et de libéralisation. Le projet d’Orissa voile à peine les profits que POSCO pourrait engendrer aux dépens des intérêts du peuple », conclut l’activiste américaine.

Plusieurs personnes vivent le même problème, ailleurs en Inde. Plus de 200 entreprises se sont installées dans la vingtaine de ZES. Le tout, pour augmenter les exportations indiennes en direction des pays développés. Il s’agit, après tout, de la politique économique en vigueur. Et si l’on croit les propos du premier ministre indien, Manmohan Singh, les « ZES sont là pour rester ! ».