Les réfugiés oubliés du Bhoutan

jeudi 27 mars 2008, par Frédéric Towner-Sarault

Au Népal, 110 000 Bhoutanais vivent dans des camps dans l’indifférence la plus totale. La documentariste suédoise Annika Gustafson, qui vit à Montréal, est l’une des rares à raconter leur histoire dans son documentaire Temps mort.

Le roi du Bhoutan bouddhiste, petit pays situé au nord de l’Inde avec le Népal tout près à l’ouest et le Tibet à l’est, a chassé 100 000 personnes de son pays en 1990 sous prétexte qu’elles ne sont pas d’origine bhoutanaise et parce qu’elles ne parlent pas la langue officielle du pays, le dzong-ka. Les expulsés, ethniquement népalais, pratiquent l’hindouisme. La grande majorité vivait dans le Sud du Bhutan, un royaume mieux connu pour avoir développé un indice de Bonheur national brut.

Depuis, les autorités bhoutanaises ont organisé des vagues de repeuplement du Sud du pays avec des Bhoutanais du Nord. La plupart des terres abandonnées durant l’exode ont été reprises, ce qui complique le retour des réfugiés.

Un pays isolé

Le Royaume du Bhoutan est peut-être le pays le plus difficile d’accès pour les voyageurs étrangers : le visa coûte plus de 200 dollars par jour. Même à ce prix, les déplacements des touristes sont étroitement surveillés par le régime.

C’est pourquoi la cinéaste Annika Gustafson n’y a jamais mis les pieds durant les 5 ans qu’a duré la préparation de son documentaire sur le sort des réfugiés bhoutanais. Toutes ces années, elle est allée au Népal dans les camps où ils vivent. « Le régime bhoutanais refuse de répondre aux questions concernant le sort des réfugiés au Népal, indique la documentariste. Quand j’ai obtenu une entrevue avec l’ambassadeur du Bhoutan à l’ONU, la nouvelle a causé une surprise auprès des organisations internationales intéressées par la question. »

Le Bhoutan refuse le retour des réfugiés

En 2001, le régime bhoutanais a institué une commission de vérification pour déterminer qui serait apte à rentrer au pays. La majorité possède encore des documents d’identité qui attestent leur nationalité bhoutanaise. Malgré tout, à peine 10 % des réfugiés ont été entendus et pour la plupart le verdict est sans appel. Pour le Bhoutan, ces expulsés sont des immigrants illégaux, des terroristes ou des criminels qui mettent en danger la stabilité du régime. Selon Annika Gustafson, le message est clair : « le Bhoutan ne veut pas reconnaître la légitimité des réfugiés ».

Privés de statut et dépendants des rations alimentaires des donateurs internationaux, les réfugiés vivent dans un genre de no man’s land sans véritable possibilité d’améliorer leur sort. « Il s’agit de camps bien ordonnés où les gens ont toujours vécu en relative autonomie, mais la situation se détériore », affirme Annika Gustafson. Des groupes criminalisés, la drogue et maintenant les disparitions de jeunes filles, probablement destinées aux réseaux de prostitution, sont apparus.

Des organisations internationales telles qu’Amnistie Internationale et Human Rights Watch (HRW) estiment que le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU fait mal son travail pour défendre les réfugiés. HRW insiste sur la fait, par exemple, qu’il n’y a pas d’enquête sur les cas de disparition de jeunes filles et d’infiltration des milieux criminalisés dans les camps.

À Katmandou, au bureau népalais de l’agence des réfugiés des Nations unies, Kimberly Robertson réfute ces allégations et parle plutôt de solutions de rechange. Des solutions comme de faire accepter les réfugiés dans des pays tiers ou de favoriser leur insertion sociale au Népal. Mais Amnistie et HRW reprochent à l’ONU d’avoir abandonné l’idée d’un retour au Bhoutan et mentionnent qu’une relocalisation en Occident va créer un précédent que d’autres États pourraient suivre pour chasser des indésirables.

Une lueur d’espoir

Les réfugiés chassés du Bhoutan ne vont probablement pas regagner leur terre natale. Mais un grand nombre va pouvoir quitter les camps après y avoir passé près de 20 ans de leur vie,

Le département d’État américain confirme que d’ici octobre, 3 000 réfugiés seront installés aux États-Unis. En tout, les États-Unis se sont engagés à en accueillir 60 000 autres au cours des prochaines années.

Au Canada, le nombre est plus modeste. En 2005, Ottawa a annoncé l’intention de recevoir 5 000 réfugiés bhoutanais d’ici 2010. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Danemark, les Pays-Bas et la Norvège ont annoncé conjointement leur intention d’absorber le reste des réfugiés bhoutanais, qui n’obtiendront toutefois pas ce qu’ils veulent vraiment : retourner chez eux.

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