Les réfugiés du climat s’en vont en ville….

jeudi 27 mars 2008, par Étienne Laberge

Le Bangladesh se relève tant bien que mal du violent cyclone Sidr, survenu en novembre. Plusieurs paysans ont quitté leur région pour vivre en ville à la suite de cette catastrophe naturelle. Existe-t-il un lien entre le cyclone et les bidonvilles ?

À l’aube du nouvel an, près de la petite ville de Barguna, une organisation locale distribue des vivres à la foule réunie. Sagir, 24 ans, est venu chercher du riz, du sucre, et une couverture pour se réchauffer. Mais la chaleur ainsi obtenue ne lui ramènera pas sa nièce morte durant la tempête. Accroupi sur le sable, il regarde les pêcheurs travailler.

Au Centre global change, Ahsan Uddin Ahmed explique ce qu’il faisait le jour du drame. « J’ai parlé avec des pêcheurs 14 heures avant le passage du cyclone Sidr. J’ai dîné à la même table. J’ai passé la journée à les informer sur la météorologie. La tempête a emporté six d’entre eux. »

Celui qui travaille à anticiper les effets du réchauffement climatique sur sa communauté croit que le réchauffement du climat a créé le super cyclone. « Pour se former, Sidr a eu besoin d’une forte dépression, et celle-ci ne survient que si la température à la surface de l’océan atteint 27°C. En pareil cas, l’eau accumule de l’énergie et peut se transformer en cyclone. Or, la surface de l’eau a augmenté d’un demi-degré depuis 40 ans à cause de l’effet de serre. C’est donc dire que le moindre réchauffement atmosphérique normal peut provoquer un ouragan », conclut-il.

Au siège social de l’ONU au Bangladesh, la question contrarie le spécialiste du programme de gestion des désastres Mamunur Rashid. « Est-ce que Sidr était causé par le réchauffement ? On a soulevé cette éventualité durant des forums mondiaux sur l’environnement, commence-t-il, peu enclin à nier ce lien. Les scientifiques du monde entier se le demandent. » Ce spécialiste pense que les nombreuses périodes de « mer agitée », sortes de tempêtes avant un éventuel cyclone, annonçaient qu’un désastre allait se produire. En 2007, le gouvernement du Bangladesh a lancé 12 avertissements de mer agitée, contrairement à six les années précédentes. Les mers agitées, en 2006, ont englouti pas moins de 1000 pêcheurs.

La tempête démographique à Dhaka

Il n’y a pas que la mer qui s’agite. Dhaka, la capitale, ne connaît plus le repos depuis 20 ans. À la fin du jour, au milieu des mendiants estropiés, des feux de circulation que personne ne respecte et de la pollution, la ville perd son souffle. La nuit, les lampadaires fonctionnent par intermittence au-dessus des boulevards bondés.

La capitale, 556 000 habitants en 1961, en compte maintenant environ 12 millions. Loin de perdre de la vitesse, le phénomène migratoire s’accélère. Mostafa Quaium Khan, de la Coalition pour la défense des pauvres en milieu urbain, souligne que sa ville a un taux de croissance effarant. « En 2004, nous avions 6,4 % d’augmentation, mais les inondations et la tempête tropicale Sidr ont certainement fait grimper ce chiffre à 7 %. »

Selon M. Khan, en plus des catastrophes naturelles, l’industrialisation des cités pousse aussi les paysans à tout quitter : « Déménager en ville prédispose à de meilleurs emplois et de meilleures conditions de vie. » Mais la plupart du temps, ces émigrants finissent dans un bidonville.

On rencontre les mêmes conditions exécrables dans les 4500 bidonvilles de Dhaka. « Les logements sont insalubres, inacceptables, on ne peut même pas imaginer dans quelles conditions ces personnes vivent. La plupart des gens sont analphabètes, si ce n’est la totalité », s’indigne M. Khan. L’accès difficile à l’électricité, l’impossibilité de recevoir des soins de santé ou simplement d’envoyer les enfants à l’école accablent ces habitants.

La bonne société n’est pas étrangère à l’escalade de leurs malheurs. Considérés tels des moins que rien par la classe aisée, victimes d’intimidation et de harcèlement de la part des policiers, les 3,2 millions de squatters doivent en plus se battre contre l’État. En 2007, à peine deux semaines après les poignées de main du nouvel an, le gouvernement envoyait les bulldozers sur Aragaon Basti, un bidonville avec vue imprenable sur les bâtiments du ministère de l’Environnement. Il fallait éradiquer la racaille, disaient les autorités. En quelques jours, la machinerie lourde détruisait 28 autres quartiers malfamés, créant ainsi 60 000 pauvres sans-logis.

À qui la faute ?

Si les démunis gagnent les bidonvilles des grands centres urbains en partie à cause des catastrophes naturelles, à qui la faute ?

Le gouvernement du Bangladesh est évidemment incapable d’empêcher les tempêtes tropicales de se former, mais il peut agir pour en diminuer le danger. « Il y avait 45 000 volontaires chargés de la diffusion des alertes cycloniques lors du passage de Sidr. Les gens ont donc pu se rendre dans les abris anticyclones. La radio, la télé, les journaux, tous ces médias s’impliquent maintenant. Nous travaillons même à l’élaboration d’un système d’avertissement par téléphone cellulaire » , dit Mamunur Rashid.

De leur côté, les pays développés, les grands pollueurs de la planète, peuvent obtenir le bénéfice du doute quant à leur responsabilité dans le déclenchement du cyclone Sidr. Mais les calamités attribuables à l’émission de CO2 s’allongent au Bangladesh : inondations, sécheresses, glissements de terrain, salinisation des terres… Toutes ces hécatombes alimentent en chair humaine les bidonvilles de Dhaka. Coupables, les pays riches ?

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