Nouvelle crise au Congo démocratique

Les raisons de la solitude de Kinshasa

mercredi 26 novembre 2008, par Colette BRAECKMAN

Une fois encore, le timing est parfait. La deuxième guerre du Congo, en août 1998, avait éclaté au lendemain des attaques terroristes contre les ambassades américaines à Nairobi et Mombasa et était passée pratiquement inaperçue. En décembre 2004, alors que la nouvelle équipe Bush n’avait pas encore pris ses fonctions, Laurent Nkunda s’emparait de Bukavu…

Cette fois, les Américains élisent leur nouveau président et les Européens, après avoir sauvé leurs banques et compté leurs sous, se sont éclipsés pour la Toussaint…

Commencée le 28 août dernier, l’offensive de Nkunda a changé de caractère : les affrontements, d’une portée limitée, entre les troupes rebelles et les forces gouvernementales ont pris l’ampleur d’une crise internationale. En effet, après Rutshuru au nord, Goma elle-même pourrrait tomber, faisant subir à la Monuc un test de crédibilité dont les Nations unies elles mêmes ne sortiront pas indemnes. En effet, les Casques bleus sont à la fois pris à partie par les foules congolaises et par les rebelles qui les prennent pour cible, ayant déjà détruit deux blindés et visant les hélicoptères de combat !

De plus, Kinshasa dénonce l’intervention de deux « bataillons étrangers » et les troubles pourraient s’étendre à Bukavu, la capitale du Sud Kivu.
Par deux fois, lors des crises précédentes, l’Union européenne avait rapidement et efficacement épaulé la Monuc : en 2004 lors de l’intervention Artemis en Ituri et en 2006 lorsque les unités de l’Eufor avaient calmé le jeu à Kinshasa et permis la tenue des élections. Rien de tel cette fois : ni à New York, ni à Bruxelles, Alan Doss le chef de la Monuc n’a obtenu la semaine dernière les deux bataillons supplémentaires qu’il demandait, pas plus qu’une clarification de sa mission ; l’Union européenne est réticente à revenir au Congo et les humanitaires sont les seuls à protester avec vigueur contre cet abandon.

Tout se passe comme si les relations entre la « communauté internationale » (c’est-à-dire les pays occidentaux) et le régime Kabila s’étaient considérablement dégradées après les élections de 2006 : le gouvernement Gizenga ne reçut jamais l’assistance promise et fut immédiatement soumis au feu des critiques, la réforme de l’armée et la création d’unités d’intervention rapide ne fut pas sérieusement épaulée, chacun prenant argument des très réels problèmes de corruption au sein des institutions congolaises. En 2007, Kinshasa franchit le Rubicon, lorsque le ministre de la reconstruction Pierre Lumbi rentra de Chine avec des contrats de troc, portant sur des crédits de 9 milliards de dollars en échange de 10 millions de tonnes de cuivre et en 2008, le Ministère des Mines publia un rapport dévastateur sur les contrats passés durant la transition avec le sociétés minières occidentales, promettant une « revisitation » de ces accords léonins.

On ne peut s’empêcher de relever que les difficultés à l’Est furent quasi simultanées : en décembre 2007, alors que les Occidentaux avaient fortement déconseillé, sinon « interdit » au président Kabila de tenter de rétablir l’autorité de l’Etat au Kivu et d’affronter militairement Nkunda, l’offensive de Mushake, d’abord victorieuse, se termina par un désastre du à la trahison, et un important matériel militaire fut saisi par les rebelles.
En janvier 2008, la conférence de Goma prit en compte les revendications de Nkunda et des Tutsis congolais et se solda par la promesse de désengagement de tous les groupes armés. Mais le jeu était faussé, des deux côtés : les hommes de Nkunda continuèrent à défier les forces gouvernementales tandis que ces dernières poursuivirent, au niveau des commandants locaux, leurs alliances avec les hutus rwandais FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), alliances scellées à la fois dans les combats et dans…le commerce des minerais.

Lorsqu’en avril 2008, Karel de Gucht aborda brutalement le président Kabila, il n’agissait probablement pas sous le coup d’une impulsion et ses mises en garde avaient valeur autant d’avertissement que de provocation. Car le piège de la querelle personnelle se referma : Kinshasa exigea des excuses, ferma les consulats, rappela son ambassadeur. Les relations entre les deux pays entrèrent dans une ère de glaciation, qui givra aussi l’image du Congo auprès des autres partenaires occidentaux…

Pour des raisons diverses, le président Kabila ne participa pas au sommet Europe Afrique de décembre 2007, (au grand dam de Louis Michel), il ne se montra pas au sommet de la francophonie de Quebec (au grand dam des Français) et n’honora pas ses rendez vous au Conseil de Sécurité, donnant ainsi une impression d’isolement sinon de défensive…
Cette fermeture relative a eu pour conséquence la passivité de la communauté internationale face aux développements que pourrait susciter la chute possible de Goma : transformation de la rébellion en mouvement d’opposition national, risque de sécession du Kivu, qui pourrait entraîner d’autres provinces (Bas Congo, Katanga…)menace de balkanisation du pays tandis qu’à Kinshasa une motion de défiance contre le chef de l’Etat pourrait entraîner un changement de leadership…Un scenario catastrophe ? L’ennui au Congo, c’est que l’histoire a souvent tendance à se répéter…


Voir en ligne : Les carnets de Colette Braeckman

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