Les principes algébriques de l’occupation

mardi 29 janvier 2008

L’Histoire regorge d’exemples d’occupation d’un territoire par une force étrangère qui tourne au vinaigre. Voici quelques leçons tirées du passé qui explique la déconvenue présente des Américains en Irak.

En 1805, l’armée française bat habilement et avec brio les armées réunies de l’Autriche et de la Russie à Austerlitz. Trois ans plus tard, elle se retrouve empêtrée dans les mailles de la guérilla espagnole.

En 1967, six jours suffisent à l’armée israélienne pour écraser l’Égypte, la Jordanie et la Syrie et s’emparer de la Cisjordanie, des hauteurs du Golan et de la péninsule du Sinaï. En 2006, le Hezbollah, milice chiite, a freiné la plus puissante du Moyen-Orient, au bout d’un blocus sanglant au Liban.

Lors de la guerre du Golfe, en 1991, il ne faut aux États-Unis que quatre jours de combats au sol pour écraser l’armée de Saddam Hussein. Les Américains ne comptent que 148 morts et 647 blessés. Après cinq ans de guerre en Irak, les pertes américaines avoisinent les 4 000 morts et dépassent les 50 000 blessés ; de plus, l’année 2007 s’avère la plus meurtrière du côté américain depuis le début de la guerre.

Dans chacun de ces cas de figure, une puissante armée remporte une victoire décisive qui se voit transformée par ce que T. E. Lawrence a appelé : les principes algébriques de l’occupation. Décrivant l’occupation en Irak par les Britanniques, à la suite de la chute de l’empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale, il définit l’équation qui condamne d’avance à l’échec toute entreprise militaire visant à soumettre une population résistante.
Robert Fisk, correspondant au Moyen-Orient, cite Lawrence à ce propos : « Le succès d’une rébellion s’appuie sur une base imprenable... elle doit affronter un ennemi étranger sophistiqué technologiquement, qui prend la forme d’une armée d’occupation bien organisée, mais pas assez nombreuse pour maîtriser efficacement l’ensemble d’un territoire à partir d’un réseau de positions fortifiées. Elle doit pouvoir compter sur une population qui soutient la cause, non pas de manière active, mais au point de refuser de dénoncer les rebelles à l’ennemi. Les rébellions n’ont besoin que de 2 % de la population engagée dans la lutte armée, si elle s’assure le soutien de 98 % du reste de la population. La liberté de mouvement, la protection... le temps et la propagande... assureront la victoire aux insurgés, puisque ces facteurs algébriques sont déterminants.

Les échecs de l’occupation

Ce processus suit une inexorable courbe. Une armée en défait une autre pour s’apercevoir que les guerres ne se terminent pas toujours par la reddition des généraux ou la chute des capitales. Du moment qu’une petite partie de la population refusant de voir son territoire occupé par l’étranger prend les armes, les occupants se comportent comme une armée destinée à abattre des gens et non à conquérir les cœurs et les esprits.
Les occupants se mettent alors à forcer le seuil des maisons à la recherche d’armes, terrorisant et humiliant les habitants, ce faisant. Ils lancent des attaques aériennes qui fauchent d’innocentes victimes. Ils empêchent le commerce, imposent des couvre-feux, pour faire la leçon à la population, une leçon jamais apprise. Pendant 800 ans, les Anglais ont battu, emprisonné, déporté, abattu et pendu des centaines de milliers d’Irlandais, ce qui ne les a pas rendus plus dociles ou respectueux ; au contraire !
Au cours de ces tentatives pour faire admettre aux occupés leur défaite, une certaine dégradation morale s’insinue au coeur de l’armée. De machine de guerre, elle se transforme en une espèce de monstre.

À l’écoute de leurs voix

Le journaliste Chris Hedges, qui s’est entretenu avec des soldats, des officiers et des gens du personnel médical en Irak, rapporte que ces entrevues « révèlent des comportements troublants de la part des troupes américaines : des innocents terrorisés lors de raids de nuit, des voitures de civils incendiées si elles approchent trop près des colonnes de ravitaillement. Selon plusieurs vétérans, les campagnes contre un ennemi pour ainsi dire invisible, font monter parmi les forces américaines un sentiment de peur et même de haine. Beaucoup de personnes en son sein, perdant pied et accablées, ont déclaré la guerre à tous les Irakiens. Le sergent Camilo Mejia a affirmé à Hedges que les tueries de civils irakiens aux postes de contrôle « ne soulevaient plus d’intérêt ni même de commentaires ».
Sauf parmi les survivants et les parents des victimes, évidemment, qui eux savent qui est l’ennemi. « Nos enfants sont tués. Nos maisons, détruites. Nous sommes bombardés. Que faire ? », demande Abdul Kader, qui a perdu sept membres de sa famille, le 29 juin, lors d’une attaque aérienne qui a tué 60 personnes dans la province d’Helmand, dans le sud de l’Afghanistan.

« Les Américains ont tué et détruit un village entier, à la poursuite d’une seule personne, Oussama Ben Laden », a déclaré un homme au New York Times. « Maintenant, nous avons le sentiment que les Américains sont pour nous une malédiction, qu’ils ne sont venus que pour détruire l’Afghanistan. »

Le psychologue israélien Nofer Ishai-Karen et le professeur de psychologie Joel Elitzer ont interviewé 21 soldats israéliens qui avaient servi dans les Territoires occupés. Ils ont découvert que ces soldats commettaient quotidiennement des meurtres, des agressions, des gestes de menace et d’humiliation et que plusieurs parmi eux y prenaient plaisir.

« La vérité est que j’adore ce bordel, ça m’amuse. C’est comme prendre de la drogue », leur a avoué un de ces soldats. Un autre leur confiait : « Ce qui est super, c’est qu’on n’a pas de règles ou de lois à suivre. Tu es la loi, c’est toi qui décides. Quand t’es dans les territoires occupés, t’es Dieu. »

Un autre soldat leur a raconté l’histoire d’un garçon de quatre ans surpris en train de jouer devant sa maison pendant un couvre-feu à Rafah. Il a vu son officier « agripper le garçon. Il lui a brisé la main, ici, et brisé la jambe, là. Ensuite, il lui a donné trois coups de pied dans le ventre, puis il est parti. On est restés, là, à le regarder, bouches ouvertes, complètement saisis... le lendemain, je suis de nouveau sorti en patrouille avec lui, et des soldats s’étaient déjà mis à faire pareil ».
Quelques heures en compagnie des oeuvres de Goya témoignant du comportement de l’armée française en Espagne vous donneront une idée de cette horreur.

Envers et contre tous

Une occupation n’est pas un combat contre une armée, c’est une guerre contre tous. Il n’y pas de fronts bien délimités, d’uniformes distincts, que des embuscades et des mines qui éclatent sans avertir.

Lorsque cela survient, expliquait un vétéran à Hodges « les soldats se mettent à tirer dans tous les sens ». En 2005, l’explosion d’une mine a déclenché chez les Marines américains une folie meurtrière qui a fait 24 victimes civiles à Haditha. Le 4 mars 2007, en Afghanistan, les Marines ont exercé, après un attentat suicide, des représailles, tuant douze civils. Une occupation devient possible seulement quand les occupés en sont réduits à une catégorie les confinant à l’écart du sentiment d’une humanité partagée. Les Irakiens sont devenus des Hajji (désigne un musulman ayant effectué un pèlerinage à La Mecque ; pour les soldats américains, tout civil susceptible de se transformer en ennemi), tout comme il y a deux générations les Vietnamiens étaient devenus des Jaunes. Par ailleurs, la droite israélienne qualifie quotidiennement les Palestiniens de cafards.

Très vite, tous deviennent ennemis.

Après que seize personnes eurent été tuées par un hélicoptère de combat américain, le 23 octobre, dans un village au nord de l’Irak, près de Tikrit, les représentants militaires ont affirmé que les morts étaient des insurgés puisque beaucoup d’entre eux étaient des hommes en âge d’être enrôlés, une tranche d’âge qui inclut le tiers de la population irakienne.

Les cœurs et les esprits n’ont pas été conquis, en octobre dernier, près de Tikrit

La mission des soldats

Cependant, gagner le coeur de la population demeure la grande illusion de tout occupant. Témoignant devant le Congrès américain, le secrétaire à la Défense, Robert Gates, affirmait que « les soldats doivent s’attendre à être affectés à la réorganisation des services publics, à la reconstruction des infrastructures et à la promotion des règles de bonne gouvernance ».

Et dans la vraie vie, maintenant

Un sondage mené par le Bureau du Directeur général des services de santé du commandement médicale de l’armée américaine montrait que seulement 38 % des Marines et 47 % des soldats réguliers estimaient que les civils devaient être traités avec dignité. Quelque 55 % des soldats réguliers et 40 % des Marines affirmaient qu’ils rapporteraient le meurtre de civils innocents.
Selon un autre sondage, commandé récemment par les chaînes ABC et BBC, 78 % des Irakiens déclarent que la situation s’aggrave dans l’ensemble du pays, 47 % appuient le retrait immédiat des troupes américaines du pays, tandis que 79 % s’opposent à la présence de la Coalition et 57 % approuvent l’emploi de la violence contre elle.
Ce sont là réunis des facteurs algébriques de l’occupation contre lesquels, conclurait Lawrence, « la pureté des intentions et de l’esprit lutte en vain ».


Traduit de l’anglais. L’auteur, Conn Hallinan, est chroniqueur pour Foreign Policy In Focus

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