Forum économique de Davos

Les pièges de la mondialisation 4.0

lundi 21 janvier 2019, par Claude Vaillancourt

Le Forum économique mondial fait face à certaines difficultés depuis quelques années. Le système qu’il défend avec enthousiasme depuis sa création en 1971 connaît des ratés, qu’il est d’ailleurs le premier à admettre. La collaboration idéalisée entre le public et le privé qu’il a toujours défendue montre aujourd’hui ses limites.

Ce forum, étant tout de même un lieu où l’on réfléchit, n’est cependant pas à court d’analyses et de solutions. Son fondateur, Klaus Schwab, défend une vision cohérente du monde d’aujourd’hui qui s’expose en deux volets. L’année dernière, il mettait l’accent sur ce qu’il nommait la 4e révolution industrielle, que nous traverserions présentement. La numérisation de données gigantesques, l’hyper développement de l’intelligence artificielle, les bouleversements provoqués par la virtualisation ont changé en profondeur nos sociétés, notre vie professionnelle comme notre vie intime.

À cette 4e révolution industrielle correspond une mondialisation 4.0, un thème qui sera abordé prioritairement cette année. La première mondialisation se situait avant la Première Guerre mondiale, la seconde pendant les Trente Glorieuses, avec le modèle d’économie mixte, et la troisième correspond au développement du néolibéralisme à partir des années 1980. La quatrième est profondément marquée par les transformations conséquentes des nouveaux développements technologiques. Mais comme nous y entrons, elle semble pour le moment assez difficile à définir.

Dans un manifeste défendu par Klaus Schwab, la mondialisation 4.0 se ramène plutôt à une série de bonnes intentions. Personne ne peut être contre elles. Plus spécifiquement, il est difficile de s’opposer à celle qui résume toutes les autres, soit la volonté d’entreprendre un « dialogue global » sur des sujets fondamentaux comme la technologie, la cybersécurité, le système monétaire, les politiques en matière de technologie.

Seulement, le Forum de Davos est toujours aussi mal placé pour parler de dialogue, alors que ses invités sont triés sur le volet, que les gens d’affaires représentent un participant sur deux, que l’évènement se déroule dans un lieu coûteux et très peu accessible. Tout cela alors que la présence d’une seule langue, l’anglais, écrase toutes les autres.

Certains des problèmes évidents, reliés à cette éventuelle mondialisation 4.0, sont absents dans la réflexion de Schwab, ou à peine abordés. Par exemple, la présence monstrueuse des GAFA, qui dominent comme jamais des secteurs de l’économie et sont possesseurs de quantité invraisemblables de données tout en devenant — pour certaines d’entre elles — les véhicules idéaux pour la transmission de fausses informations. Ou les gouvernements populistes de droite qui se refusent à tout véritable dialogue, élus par des populations frustrées par les politiques prônées par Davos. À commencer par celui de Donald Trump, un des grands absents de ce Forum.

Par contre, le problème du réchauffement climatique est clairement reconnu par les organisateurs du Forum, qui s’appuient, comme il se doit, sur le dernier rapport du GIEC. Mais la transition « systémique » doit se faire par un grand partenariat public-privé, alors que les grandes entreprises deviendront des leaders incontournables. On donne comme exemple une alliance de chefs d’entreprise qui, entre autres intentions, se sont engagés à réduire leurs émissions de CO2 de 9%. Certes, cette collaboration d’entreprises, dont certaines très polluantes (dans le domaine de l’ingénierie ou de l’alimentation par exemple), est appréciable. Mais elle nous questionne aussi sur un aspect important de la transition écologique : celle-ci pourra-t-elle se faire en maintenant les mêmes hiérarchies, en permettant aux immenses entreprises transnationales de conserver le pouvoir sans partage qu’elles occupent ?

C’est le pari que semble tenir le Forum économique de Davos. C’est aussi celui de nos gouvernements qui, dans les derniers accords commerciaux qu’ils ont négociés, rendent de plus en plus difficile la règlementation du commerce international. Le pari est donc que les entreprises sauront s’auto-règlementer, choisir des comportements qui iront dans le sens du bien commun, ne serait-ce que parce qu’elles pourront ainsi réaliser d’importants profits.

Mais le risque est considérable pour l’ensemble de la société. À très peu de moment, les entreprises ont montré qu’elles ont à cœur les intérêts collectifs et qu’elles les défendent de façon volontaire. L’expérience montre que seules de solides règlementations les enlignent dans la bonne voie. Les rencontres à huis clos entre gens d’affaires et politiciens, dans les salons feutrés de Davos, ne favoriseront pas une distance nécessaire pour permettre aux gouvernements d’adopter une position d’autorité.

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