Journal des Alternatives

Inde

Les paysans résistent à la mondialisation

Pierre BEAUDET, 30 janvier 2006

On parle beaucoup ces jours-ci de l’Inde « émergente », dans un pays qui connaît des taux de croissance élevés (6-7% par an) et qui attire avec la Chine les investissements étrangers et l’intérêt de plusieurs gouvernements comme le gouvernement du Québec qui a piloté récemment une mission dans ce pays. La réalité est que sur plus d’un milliard d’Indiens, la grande majorité reste confinée dans la pauvreté. Plus de 500 millions de personnes sont sous le seuil de la pauvreté avec moins d’un dollar par jour, surtout dans les zones rurales.

Encore une fois en 2005, plusieurs milliers de paysans indiens se sont suicidés dans une forme de protestation qui s’accélère depuis quelques années. Dans le Pendjab, qui est pourtant la région agricole la plus riche du pays, 3200 paysans se sont enlevé la vie. Dans l’État du Maharastra, où se trouve la capitale économique du pays (Mumbai), des dizaines de milliers de paysans meurent de faim. De 30% du PNB du pays il y a dix ans, l’agriculture en représente maintenant moins de 20%.

La croissance se fait ailleurs

Traditionnellement délaissées par les gouvernements, les campagnes indiennes sont plus qu’avant déclassées par une mondialisation qui se concentre dans les régions urbaines. Les investissements publics dans les campagnes sont à la baisse, de même que la place de l’agriculture en pourcentage de l’économie totale du pays. À peine 1,3% des investissements se fait en zone rurale où se retrouve plus de 75% de la population. Alors qu’une grande partie du monde rural souffre de manque d’eau, des investissements indispensables pour maintenir et accroître les infrastructures d’irrigation se font attendre. La situation est dramatique car en 2003-04, les pires sécheresses depuis 40 ans sont survenues faisant baisser la production totale de grain à 165 millions de tonnes (contre 211 millions en 2000-01). Pendant que des régions sont asséchées, d’autres sont inondées comme la province du Bihar, l’une des plus pauvres du pays. Les plans pour harnacher le Gange et ses affluents restent sur les tablettes faute de fonds. La population est en colère d’autant plus que l’aide alimentaire d’urgence est souvent détournée par des gouvernements locaux peu scrupuleux et manipulés par les diverses mafias.

Bonjour la mondialisation

La production alimentaire de l’Inde est en déclin depuis que ce pays a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce. Les principales céréales, les produits laitiers, le sucre et d’autres productions de base sont toutes en chute libre. En 2001, le gouvernement indien diminuait de 35% les tarifs protégeant ces productions et a donc ouvert le marché aux importations. Les produits indiens ont encore des protections tarifaires, mais elles ne se comparent pas aux subsides que reçoivent les producteurs japonais, états-unien ou européens qui peuvent ainsi envahir le marché. Les derniers accords signés à Hong Kong vont accélérer le processus.

Chômage et exclusion

Pourtant, 34% des Indiens sont paysans et ce nombre augmente (21 millions entre 1991 et 2001). Cette augmentation doit être cependant qualifiée puisque ce sont des femmes et des enfants qui gonflent les statistiques. En effet, un grand nombre d’hommes s’exile vers les zones urbaines, quitte à laisser la famille derrière. En retour, la productivité des petites exploitations chute pour autant. Bien que le nombre de personnes augmente, le nombre d’emplois diminue, ce qui affecte une grande partie du monde rural qui est composé d’ouvriers agricoles, souvent payés à la journée. Dans la plupart des États (provinces) de l’Inde, aucune législation ne régule la situation de ces « damnés de la terre » qui vivent et travaillent dans des conditions abominables. Plus de deux millions de paysans rejoignent chaque année le nombre des sans terre qui composent à peu près 40% du monde rural.

La réforme agraire n’est pas à l’ordre du jour

Plusieurs promise et proposée par le gouvernement fédéral, une véritable réforme agraire n’a jamais été mise sur la table. Des États contrôlés par la gauche comme le West Bengal et le Kerala ont cependant redistribué la terre d’où l’amélioration visible de la condition paysanne dans ces régions. Mais selon la Commission nationale sur le travail rural, seulement 2% des terres ont été redistribuées depuis l’indépendance. Pourtant, le gouvernement à lui seul dispose de 63 millions d’acres. En fait, on assiste à une « contre-réforme agraire » puisque la part des terres occupée par les petits paysans est en diminution. L’État du Maharastra, par exemple, s’est fait remarqué par la redistribution de terres publiques aux entreprises d’agrobusiness.

Résistances

Des mouvements paysans, comme le All India Labourers Association, tentent de contester ces politiques, souvent dans des conditions épouvantables. Dans l’État du Bihar, les propriétaires terriens disposent de milices qui font la « loi et l’ordre » dans les zones rurales et qui empêchent même les pauvres de voter. Des leaders paysans sont assassinés, d’autres sont emprisonnés par la police qui fonctionne aux ordres de ces grands propriétaires. L’oppression se superpose à celle des castes car la grande majorité des sans terre sont des Dalits (les « intouchables ») souvent considérés comme des sous-humains par les privilégiés.