Enfants et familles :

Les nouveaux parias

vendredi 1er novembre 2002, par Fabienne MESSICA

Emprisonnement des mineurs de 13 ans dans des Centres éducatifs fermés, suspension des allocations familiales pour leurs familles, création du délit d’outrage à enseignant pouvant entraîner 6 mois de prison, renforcement des sanctions en cas d’absentéisme scolaire (qui devient un délit passible pour 4 demi-journées d’absence dans le même mois de 2000 euros d’amende). Autant de mesures des lois Perben (le ministre de la Justice) qui visent clairement la criminalisation des familles les plus pauvres et signifient le désengagement de l’état et de la société envers les plus démunis.

À cela s’ajoute le projet de loi Sarkosy (le ministre de l’Intérieur) en débat au parlement, visant l’exclusion de l’espace public des mendiants et prostituées, celle des mal-logés et des sans papiers, l’interdiction de regroupement des jeunes dans les cages d’escaliers, l’interdiction de circulation pour les enfants de moins de 16 ans dans les quartiers, la suppression des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire.

D’autres expériences apparemment anodines sont significatives du climat à l’égard des enfants, jeunes et familles pauvres : instauration du permis à points dans les cantines (pas de cantine pour les lanceurs de boulettes), privation de repas pour les enfants en cas de retard de paiement par les parents, suppression des postes éducatifs et de surveillance.
Les familles pauvres sont renvoyées à une simple fonction de reproduction, elles sont non seulement victimes d’un chantage aux allocations familiales, une part vitale de leurs revenus, mais, de plus, elles sont jugées comme des parents incapables.

On instaure pratiquement la notion de culpabilité et de punition collectives. On a vu ainsi des municipalités réclamer l’expulsion de leur logement de familles entières au prétexte qu’un enfant majeur est en prison. Non seulement la société se dégage de ses responsabilités sociales et éducatives mais les familles sont réduites à une fonction parentale vidée de sa substance première : celle d’un groupe économique assurant la subsistance des enfants. Il s’agit de faire endosser par la famille une responsabilité à vie et une solidarité que la société ne veut plus assurer. Ces mesures imposent enfin aux familles les plus démunies un modèle familial communautaire pourtant dépassé dans toutes les autres couches de la société où domine le modèle individualiste. Par ailleurs, le droit, en principe, ne reconnaît que des individus et des liens (complicité par exemple). La punition collective des familles instaure donc un droit de vengeance sur des individus en vertu de leurs liens familiaux.

Le message est clair : ce sont les familles pauvres qui sont rendues entièrement responsables des échecs éducatifs et sociaux et de la délinquance. La marginalisation d’une partie de la société est non seulement acceptée comme un fait définitif mais elle devient héréditaire : la vengeance frappe les parents si un enfant a failli, les enfants si un parent a commis une faute ainsi que les frères et les sœurs.

Les lois actuelles, en déniant aux enfants le droit à une protection spécifique due à leur âge et à leur situation de dépendance, sont en recul sur deux points : le respect de l’enfant qui n’est pas un adulte miniature et dont la responsabilité est réduite, et le devoir de protection envers les enfants qui assigne à la cité une responsabilité éducative, politique et sociale. Celle-ci ne se substitue pas, contrairement à ce que dit la légende, à la responsabilité parentale mais elle relève des missions publiques. Elle doit garantir par exemple l’égalité d’accès à l’éducation et à la formation.

Ces lois, comme les pratiques qui s’exercent au nom de la sécurité, sont contraires aux droits de l’homme fondés sur la reconnaissance de l’individu et aux droits de l’enfant à la protection et à l’éducation. Réinventant le concept de « classes dangereuses », elles sont une véritable déclaration de guerre contre les pauvres, confondus ici au sein de la cellule familiale et renvoyés à une totalité, à une non-humanité, privée de toute protection par le droit et livrée à la vengeance étatique, institutionnelle et sociale.


Le CEDETIM, fondé à Paris en 1967, est un centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale. Cette solidarité est conçue comme une valeur culturelle fondamentale qui se situe dans la continuité d’une tradition internationaliste et s’inscrit dans un projet ayant pour objectif la transformation de la société, en France comme ailleurs, dans le sens d’une plus grande liberté, d’une plus grande égalité, d’une meilleure justice sociale, d’un monde construit par tous les peuples. Elle est fondée sur le respect des droits fondamentaux individuels et collectifs. Convaincu qu’un peuple qui en domine un autre n’est pas un peuple libre.
Retrouvez tous les mois la chronique de nos amis français du CEDETIM, dans le journal Alternatives !

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