Les multiples dimensions de la crise en Indonésie

samedi 22 janvier 2005, par Pierre BEAUDET

Le tsunami qui a durement frappé l’Asie et les pays riverains de l’océan Indien en décembre a particulièrement ravagé la province indonésienne de l’Aceh, sur le côté occidental de l’île de Sumatra. Plus de 100 000 personnes ont été tuées, les dévastations sont immenses et une grande partie des cinq millions d’habitants survit présentement grâce à l’aide humanitaire. Au-delà des impacts de la crise immédiate cependant, l’Indonésie et la province d’Aceh sont très fragiles, enfoncées dans la pauvreté et menacées par plusieurs conflits.

L’envers du miroir du « miracle indonésien »

Tout au long des années 80 et 90, l’Indonésie était souvent présentée comme un pays « émergeant », bénéficiant d’une très forte croissance économique et aspirant à un rôle de leader dans une région en pleine ascendance. La Banque mondiale, le Fonds monétaire international, de même que les principaux pays occidentaux comme les Etats-Unis étaient soucieux de maintenir des liens de proximité avec un pays qui ne semblait pas craintif d’ouvrir ses portes aux multinationales et de mettre en œuvre les « prescriptions » du néolibéralisme.

Bien sûr ici et là s’exprimaient certaines critiques par rapport à la dictature impitoyable du général Suharto (arrivé au pouvoir par un sanglant coup d’état en 1966), mais en gros, l’Indonésie faisait partie du « bon camp ». En 1976 lorsque les militaires indonésiens décidèrent d’envahir le Timor oriental (et par la suite d’y massacrer plus de 500 000 personnes), ils commencèrent par « consulter » le titulaire de l’époque du département d’État américain, Henry Kissinger qui ne fut pas gêné de leur donner l’appui de Washington. Par la suite, un invraisemblable pillage des ressources fut organisé à une large échelle, au profit du régime militaire d’une part, et de ses nombreux alliés locaux et internationaux d’autre part.

Des milliards de dollars furent détournés vers les comptes bancaires offshore de la famille Suharto. Malgré les estimations de Transparency International qui plaçait l’Indonésie dans le peloton de têtes des pays les plus corrompus au monde, ce fut jusqu’à la fin des années 1990 « business as usual ».

La fin de la dictature et l’essor des luttes populaires

Mais en 1998, le colosse aux pieds d’argile s’écroulait. La vague de spéculations contre les monnaies de divers pays asiatiques frappa l’Indonésie de plein fouet et rapidement, il apparut que la situation financière était catastrophique, conséquence de la malgestion de Suharto qui considérait l’économie du pays comme son terrain de jeu personnel. En quelques jours, le rupiah (monnaie nationale) perdit 80% de sa valeur et toute l’économie entra dans une dégringolade qui continue encore aujourd’hui.

Devant cette catastrophe, une grande partie de la population exprima sa dissidence, surtout en milieu urbain. Classes dites « moyennes », travailleurs de l’industrie et déshérités de l’économie dite informelle (petit commerce, artisanat) envahirent les rues, réclamant le départ de Suharto et de ses proches. Sous la pression des Etats-Unis qui craignaient un dérapage, une équipe de transition fut désignée incluant diverses factions de l’élite indonésienne. Après quelque temps, Megawati Sukarnoputri (la fille de l’ancien président Soekarno renversé par le coup d’état de Suharto de 1966) fut élue à la présidence à la suite de diverses tractations entre les groupes dominants.

Entre-temps, le mouvement populaire continua à occuper la rue et même à sortir des concentrations urbaines. Dans les zones rurales de la plus grande partie de l’Indonésie, la misère est terrible. Les paysans vivent sous le joug de caciques locaux appuyés par l’armée. Cette situation est encore plus dramatique dans les zones périphériques de l’archipel où les conditions sociales sont aggravées par des conflits communautaires.

Un archipel de conflits

L’Indonésie est un énorme archipel comptant plus de 3000 îles échelonnées sur près de 2000 kilomètres. La majorité des 190 millions d’habitants (de souche malaise et de religion musulmane) vit dans la région centrale (île de Java principalement), mais de nombreux autres groupes linguistiques distincts et de religions différentes composent également la mosaïque indonésienne.

L’histoire relativement récente du pays (l’Indonésie est indépendante depuis 1946) a connu de nombreux conflits avec ces populations minoritaires, exacerbés à partir de 1966 par la dictature et sa gestion autoritaire. Des régions comme Aceh, Sulawezi, les Moluques, Irian Java (autrement appelée par les populations locales de « West Papua ») ont été la scène de conflits violents, souvent de nature intercommunautaire (javanais transplantés contre locaux) et alimentés par le régime et l’armée.

Il se trouve par ailleurs que certaines de ces régions périphériques sont le site d’abondantes ressources naturelles, les minerais dans l’Irian Java par exemple, ou le pétrole dans l’Aceh. Des revendications sociales se sont combinées avec des aspirations autonomistes, voire indépendantistes, d’où l’essor de rébellions armées dans l’Aceh notamment.

Grave crise dans la province d’Aceh

Après le renversement de la dictature, le gouvernement de Megawati Sukarnoputri a tenté de négocier avec les populations en question et des mouvements de rébellion.

Mais dans la plupart des cas, les tentatives de ramener la paix ont été sabotées par l’armée qui même après le départ de Suharto a continué d’agir comme un véritable « état dans l’état ». C’est que l’armée indonésienne reste une puissante institution avec ses propres appareils économiques et une présence dans toutes les régions du pays, y compris dans les zones périphériques qui représentent souvent pour les militaires un lieu idéal pour s’enrichir rapidement et perpétuer les pratiques de prédation plus difficiles à maintenir à Java et dans les grands centres urbains. Ainsi une tentative de médiation a échoué avec les rebelles du Gerakan Aceh Merdeka (GAM), le Mouvement pour un Aceh libre.

En 2003, l’état d’urgence (et la loi martiale) était rétabli et 50 000 militaires ont été déployés dont les redoutables unités d’élite du Kopassus. Le but déclaré de l’armée commandée par un militaire de haut rang, le général Endang Surwarya, est d’éliminer les 5000 combattants présumés du GAM et de mettre fin une fois pour toutes à la « menace séparatiste ». Depuis, la province a été transformée en zone militaire. Plus de 2000 personnes sont détenues sans procès. La torture, les viols et les mauvais traitements sont monnaie courante, selon Human Rights Watch. La Commission indonésienne sur les droits humains (Komnas HAM) estime que le nombre de morts et de blessés se comptent par milliers, principalement des civils tués par l’armée lors d’opérations de « nettoyage » dans des zones sous l’influence du GAM. 

Par ailleurs, ce mouvement est lui-aussi accusé par les organismes de droits humains de pratiques inacceptables (enlèvements de civils, intimidation, sévices contre ses propres membres, etc.). Parallèlement, ce qui reste de système judiciaire est totalement manipulé par l’armée (procès truqués, menaces contre les avocats et les familles des accusés, etc.). Le conflit qui est de nature essentiellement politique n’a pas probablement pas de solution s’il est géré uniquement par la force.

Une opération humanitaire de haut risque

Selon les dernières estimations de l’ONU, plus de 100 000 Indonésiens ont péri dans le sillon du tsunami, en grande majorité dans la province d’Aceh. La capitale de la province, Banda Aceh, a été durement atteinte, ce qui a causé de nombreuses victimes dans la population de 400 000 personnes, en bonne partie des réfugiés « internes » qui fuient les zones rurales affectées par les opérations militaires. En dépit de cette tragédie, l’armée a refusé de suspendre les opérations militaires. « Nous continuons d’attaquer les bases du GAM » a déclaré le porte-parole de l’armée, le lieutenant-colonel Nachrowi.

Par ailleurs, plusieurs agences internationales ainsi que des ONG locales ont dû ralentir, détourner ou suspendre leurs opérations. Des complications sont observées dans le transport de l’aide humanitaire, dirigée vers l’aéroport militaire de Banda Aceh, ce qui fait que l’armée garde la main haute sur la distribution de vivres et de médicaments. Par ailleurs, à cause de la présence de nombreux médias étrangers, cette intimidation de l’action humanitaire a ralenti durant les derniers jours, mais rien n’a fondamentalement modifié l’attitude de l’armée. Une offre de cessez-le-feu de la part de la direction du GAM (réfugiée en Suède) a été dédaigneusement refusée. Plusieurs organisations indonésiennes et internationales de défense des droits accusent le gouvernement indonésien de « grossière négligence » dans la manière de gérer la crise actuelle.

Elles exigent que le nouveau président Susilo Bambang Yudhoyono mette fin aux pratiques de prédation de l’armée et permette aux ONG de circuler librement. Reste à voir si l’ONU et les principaux pays donateurs feront pression sur Jakarta, ce qui serait quand même surprenant compte tenu de l’histoire de connivences entre les acteurs concernés et le gouvernement indonésien.

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