Investissements en éducation post-secondaire

Les mouvements étudiants sont perplexes

lundi 11 septembre 2006, par Thomas Chiasson-LeBel

En annonçant un « investissement » de 320 millions de dollars, le gouvernement Charest prétend remplir une promesse électorale faite en 2003. Néanmoins, le fait que ces fonds puissent constituer une « avance » qui serait remboursée par une éventuelle augmentation des transferts fédéraux en a déçu plusieurs parmi les mouvements étudiants, largement exclus des discussions sur un réinvestissement en éducation supérieure.

Le 8 août dernier, lors d’un discours prononcé devant le congrès des jeunes libéraux, le chef du gouvernement du Québec annonçait un réinvestissement imminent en éducation postsecondaire. Quelques jours plus tard, on apprenait que les fonds, à hauteur de 320 M$, seraient répartis entre cégeps et universités pour les trois prochaines années.

Plutôt que de soulever la joie des intervenants du milieu, ces annonces provoquent bien des interrogations.

En dépit des sommes annoncées - 240 millions pour les universités et 80 pour les cégeps - l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) préfère rester sur ses gardes. Ces sommes ne parviendront pas à combler les déficits accumulés, expliquent ses représentants, qui s’inquiètent également du silence entourant l’utilisation de ces fonds.

« On ne peut séparer le quantitatif et le qualitatif », explique Julie Deschenaux, secrétaire aux affaires académiques universitaires de l’ASSÉ. « Une grosse somme pourrait être néfaste si elle accentuait la marchandisation [du système d’éducation]. L’éducation est sous-financée depuis des années, mais comme on parle ici de sommes non récurrentes, ça ne vient pas régler le problème ».

De plus, souligne Julie Descheneaux, le dégel des frais de scolarité demeure une ligne de fond du Parti libéral. Son Conseil des jeunes a recommandé une telle mesure lors de son congrès au début du mois d’août. L’ASSÉ tenait, le 26 août dernier, un congrès extraordinaire pour peaufiner son plan d’action, notamment sur cette épineuse question.

La réduction du financement de l’éducation date principalement du milieu des années 1990, alors que le gouvernement fédéral réduisait les transferts aux provinces dans ce domaine. Le gouvernement provincial n’a pas manqué de transmettre ces coupes aux institutions, ce qui avait fait éclore une importante grève étudiante en 1996. Si la stratégie du gouvernement québécois fonctionne - avancer des fonds jusqu’à un éventuel remboursement par Ottawa grâce à une augmentation des transferts fédéraux, comme ce fut le cas en santé récemment - Québec n’aurait ainsi pas injecté un sou de sa poche. Et l’écart entre universités québécoises et celles du reste du Canada, décrié par plusieurs, demeurerait le même.

À la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), on qualifie « d’intéressants » les 320 M$. Mais, « pour renflouer les coffres, il faudrait 375 millions par année, et récurrents », indique son président, Christian Bélair.

Au cours des dernières années, les universités ont accumulé un déficit annuel approximatif de 290 millions de dollars. « Il est curieux que le déficit des universités arrive au même moment que la fin du mandat [du parti] libéral ! », estime Christian Bélair. Sans nier le sous-financement chronique, la gestion des universités lui semble néanmoins douteuse, dont certaines, selon lui, ont procédé à l’augmentation du salaire de leurs cadres.

Organisations étudiantes ignorées

La mise à l’écart des organisations étudiantes n’a pas fini de préoccuper les organisations étudiantes. Inquiètes de voir que les sommes annoncées pourraient se limiter à éponger les déficits des institutions universitaires, elles ne comprennent pas pourquoi aucune d’entre elles n’a été conviée à la rencontre avec le ministre de l’Éducation, le 15 août dernier, pour établir les priorités d’investissements des 320 millions.

À la sortie de cette rencontre, recteurs et directeurs d’établissement ont joint leurs voix à celle du premier ministre Jean Charest pour réclamer du fédéral qu’il augmente sa part dans le financement de l’éducation postsecondaire. Cette déclaration commune a soulevé l’ire des fédérations étudiantes, qui rappellent qu’un tel front commun existe déjà depuis décembre 2005. Alors que le gouvernement hésitait à s’y joindre, la coalition comptait les fédérations étudiantes dans ses rangs. « C’est à se demander si le gouvernement n’essaye pas d’évincer du débat les principaux intéressés », se demande le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), Étienne Hudon-Gagnon. Selon la FECQ, deux comités auraient été formés lors de la rencontre pour établir les priorités de réinvestissement. Or, aucune organisation étudiante n’en fait partie.

« On veut que l’argent serve aussi à faire des investissements », affirme l’attachée de presse du ministre Jean-Marc Fournier, Marie-Claude Lavigne. Quant à l’absence d’organisations étudiantes lors des pourparlers, elle indique que « c’était une rencontre avec les administrateurs, ceux qui signent les chèques. Pour les autres intervenants, il y aura collaboration, mais je ne peux pas vous dire sur quoi à ce moment-ci »...

S’il semble étonnant que le gouvernement investisse 320 millions de dollars en éducation sans trop savoir à quoi servira l’argent. Il est par ailleurs possible que le gouvernement se rembourse s’il obtient une augmentation des transferts fédéraux. « C’est nous qui prenons le risque, et ce n’est pas conditionnel aux négociations avec le fédéral », fait remarquer Marie-Claude Lavigne lorsqu’elle est interrogée sur la possibilité que le gouvernement provincial se rembourse advenant une augmentation des transferts fédéraux. Toutefois, « nous ne sommes pas le ministère des Finances », laisse tomber l’attachée de presse du ministre Fournier, laissant entendre que le ministère de l’Éducation n’aura pas le contrôle sur la distribution qui serait faite d’une éventuelle augmentation des transferts fédéraux.

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