Les médias sociaux sur la sellette : la désinformation de masse à l’ère de la COVID-19

vendredi 30 octobre 2020, par Anthony DiMaggio

Les « fausses nouvelles » ont beau défrayer de plus en plus les manchettes aux États-Unis dernièrement, la propagande, la désinformation et le complotisme ne sont pas des phénomènes qui viennent d’apparaître. Dans les années 1950, l’historien Richard Hofstadter a traité dans un article qui a fait date (The Paranoid Style of American Politics) des courants de pensée complotistes dans l’histoire américaine, comme en particulier le maccarthisme, les divagations sur la fluoration de l’eau et les histoires de fou concernant les Illuminati et les francs-maçons obsédés par la prise de contrôle en coulisses de la politique et de la société américaines.

Les Américains sont entrés dans une nouvelle ère de dénonciations conspirationnistes et de fausses nouvelles avec la montée du mouvement marginal « QAnon », qui n’a de cesse de répandre des rumeurs paranoïaques prétendant que la COVID-19 est un canular fomenté par l’élite et que cette maladie a été créée dans l’ombre par des gens puissants.

Un sondage du Pew Research Center datant de septembre révèle que près de la moitié des Américains, exactement 47 % d’entre eux, ont lu ou entendu des choses sur la théorie du complot répandue par QAnon, selon laquelle le parti démocrate et les médias coordonnent secrètement un réseau de pédophilie satanique cannibale et que seuls Donald Trump et un de ses alliés incrusté dans l’« État profond » se dressent sur leur chemin.

Les meilleures théories conspirationnistes sont celles qui ne s’embarrassent absolument pas de des faits ou des preuves. Le cas QAnon illustre bien cette réalité. Le supposé allié de Trump dans les profondeurs de l’« État profond » – Q – ne semble nullement être un membre du personnel gouvernemental ; en fait, il ne résiderait même pas aux États-Unis... Jim Watkins – qui est réputé être l’animateur des principaux comptes reliés à QAnon sur 8Chan, est un éleveur de porcs vivant à Manille. Mieux encore, par une pirouette dans la plus pure veine orwellienne, 8Chan est pointé comme étant un carrefour de diffusion de pornographie juvénile. Enfin, le président Trump, que certains voient comme le fer de lance de la lutte contre la pédophilie dans l’« État profond », a compati avec effusion au sort de Ghislaine Maxwell, à qui il a « souhait[é] bonne chance » après son arrestation, celle-ci ayant été accusée de participer au réseau de détournement de mineurs de Jeffrey Epstein.

QAnon mis à part, le discours politique sur la COVID-19 aux États-Unis a également pâti de l’injection de toutes sortes de déclarations trompeuses et d’alertes au complot. Cette désinformation est principalement attisée, non pas par la couverture médiatique générale, mais par des acteurs douteux des médias sociaux qui œuvrent sur des plateformes telles que Facebook et Twitter, pour ne citer que ces deux sources d’inflammation. Je me suis efforcé de creuser à fond le problème en allant au cœur du phénomène des fausses nouvelles pour me faire une idée aussi juste et précise que possible de la façon dont ce nouvel écosystème des médias sociaux a contribué au nivellement par le bas de la nation sur les questions politiques importantes de l’heure.

Pour cerner les retombées des médias sociaux en ce qui a trait à la dissémination de la désinformation, j’ai examiné deux sondages nationaux récents du Pew Research Center (l’un d’avril 2020 et l’autre de juin 2020), portant sur la consommation médiatique aux États-Unis et sur les opinions relatives aux fausses nouvelles, aux courants de pensée complotistes et à la pandémie de COVID-19.

En procédant à une analyse de régression statistique adaptée, j’ai isolé le facteur consommation des médias sociaux dans la prédiction de la consommation de diverses formes de fausses nouvelles et de croyances à leur sujet. Pour le contrôle des variables concernant d’autres facteurs démographiques, notamment l’identité partisane des répondants, l’idéologie déclarée, le sexe, l’âge, le niveau d’études, la race et le revenu, j’ai été en mesure d’exclure certains autres facteurs exerçant potentiellement des influences sur la propension à consommer et à embrasser les fausses nouvelles.

Les préoccupations relatives aux effets nocifs des médias sociaux se sont mises à enfler au printemps de cette année, lorsque diverses fausses nouvelles et théories du complot ont commencé à être disséminées sur ces plateformes. Et il y a tout lieu de s’inquiéter. Mon analyse de l’enquête de Pew d’avril 2020 révèle que la consommation de médias sociaux (qu’il s’agisse de Facebook, de Twitter ou de « forums en ligne »/« groupes de discussion ») est liée de manière significative non seulement au fait que les gens sont davantage exposés à de fausses nouvelles, mais aussi à la difficulté de faire la distinction entre les nouvelles et informations réelles et celles qui sont trafiquées. Les personnes qui ont déclaré avoir obtenu des informations et des nouvelles sur la COVID-19 ou s’être exprimées à ce sujet sur ces plateformes étaient plus susceptibles de dire qu’elles avaient consommé des fausses nouvelles et des théories complotistes relatives à la COVID-19, notamment les affirmations selon lesquelles la vitamine C est un traitement efficace contre le virus, les tours de téléphonie cellulaire 5G propagent subrepticement la COVID et les « remèdes maison » sont « efficaces » pour lutter contre « divers cas graves de coronavirus ».

Or, la problématique ne se limite pas aux fausses nouvelles mentionnées plus haut. Les utilisateurs des médias sociaux étaient également plus susceptibles de se laisser berner par toutes sortes de fausses nouvelles touchant la COVID-19. Ils étaient en effet nettement plus susceptibles :

+ de reconnaître que les « nouvelles et informations » qu’ils avaient « vues ou entendues sur le coronavirus » « semblaient », pour une grande part, « complètement inventées » ;

+ de reconnaître avoir « initialement » cru que « les nouvelles et informations inventées » sur la COVID-19 « étaient vraies, avant de réaliser qu’elles étaient fabriquées » ;

+ de déclarer qu’ils avaient « cessé de recourir à une source déterminée » de nouvelles ou d’informations parce qu’ils « pensaient que des nouvelles et informations inventées de toutes pièces sur l’épidémie de coronavirus étaient colportées par celle-ci » ;

+ de concéder qu’ils hésitaient à se fier à leur capacité de « vérifier l’exactitude des nouvelles et des informations sur le coronavirus » ;

+ d’admettre trouver « difficile de distinguer le vrai du faux » lorsqu’il s’agit « d’obtenir des nouvelles et des informations sur l’épidémie de coronavirus ».

Sans surprise, compte tenu de leur plus grande exposition aux fausses nouvelles et de leurs difficultés accrues à les détecter, les utilisateurs de médias sociaux étaient également beaucoup plus susceptibles de convenir que « les nouvelles et informations inventées laissent les Américains perplexes en ce qui concerne les connaissances de base sur l’épidémie de coronavirus ».

Réalisant le désastre en matière de relations publiques que représente le fait de servir de caisse de résonance aux fausses nouvelles et aux théories conspirationnistes sur la COVID-19, Facebook et Twitter ont rapidement annoncé des mesures visant à sévir contre les fausses « nouvelles » et informations sur leurs plateformes. Mark Zuckerberg a annoncé en avril que Facebook était déterminé à « contribu[er] à mettre en contact les gens avec des informations et des experts faisant autorité dans le domaine de la santé et à restreindre dans le même temps la diffusion de fausses informations » en dirigeant « plus de 2 milliards de personnes » vers un « centre d’information COVID » avec un « contenu de grande qualité » provenant d’experts de la santé, tout en promettant de « supprimer » les faux renseignements de santé répandus par les utilisateurs de Facebook s’ils étaient perçus comme « mettant en danger les gens » et en travaillant « avec des vérificateurs de faits indépendants » pour dénoncer « plus de 4 000 articles » publiés par des utilisateurs de Facebook « servant de relais à la désinformation », en leur accolant des « étiquettes d’avertissement ». Dans un même ordre d’idées, Twitter a annoncé fin mars sa décision de supprimer les contenus issus de la désinformation sur la COVID-19 qui minimisent le danger que représente le virus, proposent de faux remèdes et promettent à tort qu’une contraction de masse de la maladie peut aider à vaincre le virus en favorisant l’« immunité collective ».

Malgré les promesses de répression visant les fausses nouvelles sur la COVID-19, la désinformation a continué à accompagner l’utilisation des médias sociaux dans les mois qui ont suivi les annonces de Facebook et de Twitter de ce printemps. Ces deux plateformes ont en effet permis de sanctionner bon nombre de théories complotistes et campagnes de désinformation parmi les plus flagrantes, mais les données recueillies suggèrent également que ces plateformes ont continué à servir de mécanismes de diffusion de désinformation chez un sous-ensemble d’utilisateurs : les Américains (et particulièrement les Républicains américains) qui se fient largement au président Trump et aux médias sociaux pour leurs informations sur la COVID-19. Mon examen statistique de l’enquête nationale du Pew Research Center de juin 2020 montre que la consommation de médias sociaux continuait d’être fortement corrélée avec l’absorption de désinformation liée à la COVID-19, après contrôle d’autres facteurs, dont notamment la partisanerie, l’idéologie, la race, le sexe, le niveau d’études, l’âge et le revenu des répondants. Plus spécifiquement, mon analyse était axée sur les personnes qui ont : 1. répondu qu’elles obtiennent « des nouvelles ou des informations politiques et électorales directement de... Donald Trump ou de sa campagne présidentielle » via « le courrier électronique, les médias sociaux ou le site web de sa campagne » ; et 2. déclaré que les médias sociaux, y compris Twitter et Facebook, constituaient pour elles « le moyen le plus courant d’obtenir des informations sur la politique et les élections ».

Du point de vue de leur susceptibilité à la désinformation sur la COVID-19, ces deux groupes ont des profils très différents. La répression exercée par Twitter et Facebook contre les informations conspirationnelles et autres fausses nouvelles ont produit leurs effets, puisque la dépendance primaire à ces plateformes (question n° 1 ci-dessus) n’est plus associée à une probabilité accrue de se laisser influencer par des fausses nouvelles conspirationnistes. Toutefois, les personnes (en particulier les Républicains) qui ont tendance à beaucoup se tourner vers les informations politiques et électorales de la campagne de Trump et vers les médias sociaux (question n° 2 ci dessus) sont nettement plus susceptibles d’adhérer aux fausses informations et aux courants de pensée complotistes, avec un grand nombre de déclinaisons possibles. Elles étaient plus enclines à croire l’affirmation sans fondement que le nombre officiel de décès liés à la COVID-19 (plus de 100 000 en juin) avait été intentionnellement exagéré, à avoir perçu que des « gens puissants » avaient secrètement et « intentionnellement planifié la propagation du coronavirus », à considérer cette théorie du complot comme vraie et à avoir visionné le « documentaire » complotiste « Plandemic » dans lequel on prétend que la COVID-19 a été créée et propagée par une cabale secrète des élites. Ce sous-groupe d’Américains comprend probablement plusieurs des dizaines de millions d’utilisateurs de Twitter qui suivent Trump, mais aussi des Américains de droite qui participent à des tribunes de toutes sortes sur les médias sociaux et réseaux fermés faisant office de chambre d’écho répercutant les théories complotistes sur la COVID-19.

Les plateformes de médias sociaux ont également joué un rôle de premier plan pour ce qui est de faire circuler la théorie du complot de QAnon. Comme le Pew Research Center en fait état dans son enquête nationale du printemps 2020, les utilisateurs de médias sociaux – en particulier ceux qui utilisent Reddit, Twitter et Youtube – étaient parmi les plus susceptibles d’être exposés aux informations complotistes de QAnon, l’enquête montrant cependant aussi que Facebook et Instagram avaient exercé bien moins d’influence. Les consommateurs de médias traditionnels – ceux qui suivent les nouvelles en lisant le New York Times, en écoutant la National Public Radio et en regardant MSNBC – ont également été régulièrement exposés à la théorie du complot de QAnon. Or, à cet égard, la grande différence entre les médias traditionnels et les médias sociaux est que la couverture dans les médias traditionnels a été très largement négative, traitant presque systématiquement les histoires de QAnon comme des théories complotistes marginales, alors que les médias sociaux sont devenus les principaux responsables de la diffusion de la paranoïa pro-QAnon.

La répression de la désinformation véhiculée par les médias sociaux a apparemment eu pour effet de limiter la masse de contenus ouvertement frauduleux consommés par leurs utilisateurs. Mais des problèmes majeurs persistent – en particulier dans les réseaux d’information de droite – en matière de promotion et de consommation par leurs utilisateurs de théories complotistes et de fausses nouvelles semant la paranoïa. Les promoteurs des médias sociaux ne manqueront pas d’invoquer les mesures de rétorsion comme preuve que ces plateformes peuvent être réformées et régulées pour éviter les pires formes de désinformation proliférant en ligne.

Mais la réalité reste que les médias sociaux comme Facebook ont longtemps permis la multiplication de ces chambres d’écho en vase clos, puisqu’elles amplifient le contenu que les utilisateurs « aiment », sur lequel ils cliquent et qu’ils commentent, en fournissant à ceux-ci un surplus de contenu du même type, tout en permettant aux utilisateurs de « bloquer » ou de « supprimer de leur liste d’amis » toute personne qui conteste leurs opinions préexistantes. Ces pratiques établies de longue date mettent en évidence le fait que les plateformes de médias sociaux sont devenues des pourvoyeurs de tout premier plan pour tout ce qui est propagande, fausses nouvelles et théories complotistes, même si leurs administrateurs finissent par censurer les pires de ces informations erronées pour ne pas nuire à leur image de marque, qui souffre du fait de les tolérer ou de les répercuter.

Une « solution » face au travestissement de la vérité que constitue la désinformation induite par les médias sociaux est que les Américains se détournent en masse de ces plateformes en tant que supports « pédagogiques » et outils d’engagement en matière politique. Les chambres d’écho en ligne renforcent les opinions politiques extrêmes, tout en donnant à leurs utilisateurs un sentiment de fausse confiance en leurs convictions – un sentiment complètement dissocié des preuves ou de la pensée rationnelle dans le cas des théories complotistes et fausses nouvelles relatives à QAnon et à la COVID-19. Plus les Américains se décideront rapidement à cesser d’accorder leur confiance à ces plateformes et à se tourner vers des sources de nouvelles fiables et des acteurs de vérification des faits, mieux ce sera.

Le livre d’Anthony DiMaggio, Rebellion in America, peut être consulté gratuitement en ligne ici.

D’abord paru en anglais sur le site de Counterpunch.

Traduction : Johan Wallengren (pour le Journal des Alternatives).

Photo : United Nations COVID-19 Response sur Unsplash

À propos de Anthony DiMaggio

Anthony DiMaggio est professeur associé de sciences politiques à l’université de Leigh. Il a obtenu son doctorat à l’université de l’Illinois, à Chicago, et est l’auteur de 9 ouvrages, dont les deux plus récents sont intitulés Political Power in America (SUNY Press, 2019) et Rebellion in America (Routledge, 2020). Il peut être joint à l’adresse de courrier électronique suivante : anthonydimaggio612@gmail.com

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