Billet

Les lendemains du carnage

jeudi 26 février 2009, par Pierre BEAUDET

Les Palestiniens essaient de récupérer leurs vies dans ce paysage lunaire qu’est devenue Gaza. Les statistiques ne veulent plus dire grand-chose lorsqu’on parle de milliers de morts et de blessés, de quartiers rasés au complet, d’une infrastructure réduite à néant. Les pays complices d’Israël comme l’Égypte, l’Arabie saoudite et l’Union européenne promettent une «  aide à la reconstruction » qui ne viendra pas de sitôt. La logique du massacre reste valable : aujourd’hui, il faut «  punir » les Palestiniens.

Entre-temps, les mouvements de résistance peuvent dire qu’ils ont au moins tenu le coup. Mais cela ne veut pas dire que le Hamas s’en sort revigoré. De plus en plus de Palestiniens questionnent cet aveuglement de militarisation qui ne sert nullement les intérêts des dominés. Il faut dire que le monde politique palestinien est en ce moment totalement disloqué.

Du côté israélien, on admet que la destruction de Gaza n’assure pas la sécurité du territoire israélien. Pourtant, selon la société israélienne, quelque chose de nouveau est apparu. Comme le répète souvent Michel Warschawski, il y a une réelle perte des valeurs morales. Non pas que la société israélienne était sympathique aux Palestiniens, du moins dans sa majorité. Mais la guerre à Gaza, avec les massacres d’enfants et de femmes, a franchi une «  ligne rouge » qui existait auparavant. Comme si la déshumanisation des Palestiniens avait atteint un tel niveau que beaucoup d’Israéliens étaient prêts à accepter l’inacceptable. On se demande ce qui arrivera avec un nouveau gouvernement israélien qui promet d’adopter une « ligne dure »  !

Sur un plan plus politique, l’État israélien a réussi quelque chose avec cette dernière offensive. En effet, le processus de paix, fragile et contradictoire, qui s’esquissait depuis quelques années, est mort et enterré. Dans la réalité, les maîtres du jeu politique à Tel-Aviv n’ont jamais voulu un accord avec les Palestiniens, même pour donner à ceux-ci des lambeaux de territoires qu’on aurait appelés un « État ». La coexistence entre deux États serait une menace contre l’ordre israélien, dont le socle repose sur une tension permanente avec les Palestiniens et, plus largement, avec d’autres nations dans la région. Autrement dit, la crise permanente est presque indispensable pour maintenir en place une puissance qui dès son origine s’est construite sur un pouvoir colonial.

Cette même logique de l’affrontement prévaut à Washington. La « guerre sans fin  » ne provient pas seulement du délire des néoconservateurs. Les Bush, Cheney, Rumsfeld et autres n’étaient pas principalement des docteurs Folamour prêts à faire sauter le monde, car leur stratégie de « réingénierie » du Moyen-Orient s’inscrit dans la lignée des objectifs des administrations états-uniennes qui se succèdent depuis des décennies. Après la défaite du Vietnam, les gouvernants aux États-Unis ont œuvré à relancer leur entreprise de domination du monde. La guerre contre l’URSS via l’Afghanistan a été un moment fort de cette relance. De même que la première invasion de l’Irak et des guerres qui se sont succédées depuis. Or le Moyen-Orient abrite les principales ressources énergétiques du monde, qui attisent les convoitises de toutes les puissances, comme l’Union européenne, la Russie, la Chine, l’Inde. Pour Washington, il serait dangereux de céder si ce n’est qu’une parcelle du contrôle de cette région stratégique.

La Palestine se retrouve donc dans l’épicentre d’une « guerre sans fin » qui prend son élan des confins de l’Asie jusqu’en Afrique. De ce fait se structure une sordide convergence entre Israéliens et États-Uniens.

Les mouvements pacifistes et de solidarité doivent prendre acte. Il faut garder la tête froide, lutter avec les Palestiniens et les Israéliens qui continuent de se battre pour la paix, et entreprendre une très longue bataille contre l’apartheid israélien et contre la « guerre sans fin » qui risque de se perpétuer avec et au-delà d’Obama.


L’auteur est sociologue et enseigne à l’Université d’Ottawa.

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